03 | MARS | TRISTAN PERRETON

Auteur | TRISTAN PERRETON
Nouvelle | TABLE RASE

Tristan Perreton | Parking du centre commercial Part Dieu | © Octo Kunst

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« Drive your cart and your plow over the bones of the dead » *
William Blake

 

« Je ne peux pas le faire. »

C’est ce qu’ils se disent tous la première fois. Et toi tu te le répètes à chaque fois comme s’il y avait mort d’homme. Tu as parfois cette impression d’être un soldat, un de ceux que le destin a tiré au sort pour faire partie du peloton d’exécution. Le mot bourreau serait quand même plus juste. Or sur ta fiche de paie il n’est pas écrit « Exécuteur des maîtres d’œuvres » mais « Opérateur de démolition ».

Jour après jour tu effaces une partie de la mémoire de ta ville et malgré la boule au ventre qui te serres à chaque fois que tu arrives sur un nouveau chantier, tu revêts inlassablement unes à unes les pièces de ton uniforme. Tu enfiles lentement ta combinaison jaune à bandes réfléchissantes sur laquelle tu ceins ton harnais. Puis tu laces tes épaisses chaussures de sécurité, te couvres de ton casque et ajustes avec attention tes lunettes de protection. Enfin tu ouvres tes paumes face à tes yeux et tu les pares de tes gants de travail. Te voici fin prêt à exécuter les ordres. Cela ne t’empêche pas de te poser un tas de questions. D’être parfois pris de remords au moment de tout faire s’écrouler. Mais tu n’as pas vocation à décider de ce qui est bon pour l’avenir, rentable à moyen terme, ou prioritaire pour demain. Il faut bien quelqu’un pour la faire, la sale besogne. Se salir les mains. Se casser le dos. Et endosser le rôle du salaud.

« Je ne peux pas le faire. »

C’est ce qu’ils se disent tous avant d’appuyer sur la gâchette la première fois. Et puis le doigt glisse, le coup part, l’autre en face s’effondre. Tuer son premier homme. Puis son deuxième. A partir de quand ne les compte-t-on plus ? Ce ne sont pourtant pas des humains que tu abats mais juste des bâtiments que tu supprimes. Toi-même peux-tu dénombrer combien de demeures tu as fait crouler ? « Tout croule, rien ne demeure. »
Voici ta réponse, mûrement méditée. En près de trente ans de métier, tu ne sais plus compter. Tu as fait partir en fumée des pans entiers de ta ville dont le souvenir se résumera pour les plus emblématiques d’entre eux à une carte postale de l’ancien temps qui croupira des saisons entières sur l’étal d’un bouquiniste jusqu’à ce qu’un nostalgique ne l’achète pour illustrer un billet qu’il publiera sur Internet. Tu vois déjà son titre comme tu l’as lu des centaines de fois dans les pages des journaux :

« La valse des bulldozers continue. »

Finalement, ils n’ont pas si tort. Tu as souvent l’impression de danser. Avec moi. Ton partenaire. Un engin lourd, munie de pinces, de mâchoires, de pelles, de godets et de cisailles qui glisse sur ses chenilles comme une ballerine sur ses pointes et exécute ses figures sous la cadence des pistons.
Aussi, quand tu liras un tel article ou tomberas sur la vieille photo défraîchie de l’immeuble que tu auras fini de raser, tu maugréeras et éprouveras tes actes dont peu de gens comprennent la réelle portée.
Alors pourquoi te prends-tu la tête avec ces  « Je ne peux pas le faire » ?
C’est vrai qu’elle est jolie cette vieille maison traditionnelle en lisière d’agglomération. Avec ses proportions presque palladiennes, sa véranda en vitraux fleuris, ses grilles en fer forgé, son toit de tuiles rouges et son crépi doré. Et ce jardin centenaire dont elle est bordée. Sauf qu’elle se trouve comme bien des malheureux au mauvais endroit, au mauvais moment. La zone artisanale qu’ils vont construire à la place, c’est sûr, elle aura beaucoup moins de charme. Ce sera même un beau tas de merde. Des cubes de tôles à perte de vue. Des enseignes franchisées à l’infini. Symboles d’une belle époque de merde. Ta consolation là-dedans, c’est que cette merde servira de fumier pour l’avenir. Quand on la détruira de nouveau, le futur sera peut être moins terne.

« Vous n’avez pas honte de faire ce métier ? »

Non, n’en déplaise aux badauds qui parfois te houspillent à travers les clôtures du chantier, tu ne cautionnes pas tous ces projets immobiliers dégueulasses. Tu bouffes de la poussière comme d’autres s’engraissent de chiffres. Tes employeurs repensent la ville. D’autres ouvriers la rebâtissent. Toi, tu fais le vide. Mais dois-je te le répéter, on ne te paye pas pour te poser de questions existentielles. On te demande d’obéir. En bon soldat. En bon sapeur. Le Génie n’est qu’un terme militaire qui n’a jamais désigné une quelconque supériorité de l’âme. Tout au plus un vieux démon qui te détournerait de ton objectif. Aussi, tu ne regardes jamais derrière toi. Toi-même tu me l’as avoué, c’est ça qui te fait avancer.

Il y a ceux pour qui la démolition est un métier à sensation, bien que pour toi l’intérêt ne réside pas là-dedans. Tu ne prends pas ton bulldozer pour un panzer. Pendant que tes collègues bajafflent en écoutant la radio, tu dissertes intérieurement sur le mobile de tes crimes. Tu assassines le passé et t’échappe vers l’avenir sans te soucier qu’hier tu étais mort. Tu ne t’es jamais remis de la disparition de cet être que tu aimais et qui est parti pour toujours. Quand tu as compris que tu ne la ferais jamais revenir, tu as choisi de tout anéantir. Il te fallait oublier pour te reconstruire. C’est l’unique raison pour laquelle détruire te semble si bon. Demain tu renaîtras. Et tout recommencera.

« Après moi le déluge ! »

C’est souvent ce que tu penses quand c’est à ton tour de tenir la hampe de la lance à incendie pour abattre la poussière qui cherche à s’extraire des décombres. Dans le fracas de la démolition, tu arroses les tas de gravas et contemples le spectacle de désolation dans lequel tu joues ton plus beau rôle.
Fais chanter ces ruines. Puis invite-moi à danser. Comme tu l’as fait lorsque tu as offert son dernier récital à l’Eldorado, ce vieux cinéma de la Guillotière reconverti à la fin de ses jours en théâtre d’avant-garde. Quand tu as éventré la scène et décapité ses vieilles décorations en stuc pour le faire taire à jamais, nous ne faisions qu’un. Tu me faisais faire des arabesques entre les balcons là où d’autres se seraient contentés de broyer le paradis comme on concasse un parterre. Tu n’as pas eu depuis d’autres occasions de raser un édifice classé. Or monument historique ou cinéma de quartier, toutes ces vieilles salles obscures ont depuis longtemps cessé d’enchanter les foules. Celui-ci n’aurait pas résisté plus que les autres à l’invasion des multiplexes. De toute façon, si tu ne l’avais pas abattu, que serait-t-il devenu ? Un supermarché de proximité ?

Démolir bien. Démolir vite. Démolir propre. Ça, c’est la devise de ton entreprise, celle que tu vois floquée chaque matin sur les portes des véhicules qui composent la flotte dans laquelle tu t’es engagé. La propreté, ce n’est pourtant pas ce qui te fait vivre. Quand tu rentres le soir couvert de  poussière, que tu tousses un peu plus chaque matin au réveil avant d’aller travailler tu te dis que ta tâche est quand même rude. Après avoir saigné les immeubles, tu dois en plus jouer le rôle du fossoyeur : en fin de mission, il te faut aller enfouir les tonnes de gravas au Centre de Stockage des Déchets Ultimes.

Les immeubles en décomposition retournent aussi à la terre, c’est le grand cycle de la vie. Or, tu sais très bien que ce qui va pousser sur ce que tu ravages ne porte pas les germes d’un monde meilleur. Tu as beau avoir éprouvé un léger soulagement lorsque tu as fait s’écrouler le mur d’enceinte de la geôle sordide qui jalonnait l’entrée de la ville, tu n’en n’est pas moins dupe. On a juste déporté la prison avec les abattoirs très loin du centre. Une bien belle image qui ne fera jamais l’objet d’une carte postale ni d’une visite touristique.
Mais c’est comme ça que tu manges et puis, après trente ans dans la démolition, saurais-tu faire autre chose ?
Tu n’es pas prêt de prendre ta retraite. D’ailleurs ce mot ne te plaît pas. Tu n’es pas du genre à fuir et encore moins à te rendre. Ceci dit, tu ne crains guère de perdre ton emploi. Ce n’est pas le travail qui manque dans ton secteur. Dès la semaine prochaine un nouveau maire sera élu. Pour marquer de son empreinte son mandat, le vainqueur va s’empresser de mettre à exécution ses projets pharaoniques. On va avoir sacrément besoin de toi, soldat.

Aujourd’hui c’est le dernier jour de l’hiver. Tu viens d’arriver sur cette zone condamnée. Les maîtres-chiens ont laissé place aux maîtres d’œuvres, et les rottweilers aux bulldozers. Un grand panneau orne l’entrée du chantier. On peut y voir une modélisation informatique du nouveau cœur de quartier dans laquelle sont incrustés des personnages disparates : un couple qui promène son chien, des enfants qui jouent au ballon, des hommes et des femmes qui s’affairent, smartphone en main et quelques cyclistes qui cohabitent gaiement avec des automobilistes souriants. Un programme à la hauteur des enjeux urbains et sociaux du quartier.

« Foutaises ! »

Ce ne sera qu’un agrégat de verre et de béton qui se périmera aussi vite qu’il se sera formé. Plus besoin de gardienner cette friche industrielle qui servait à construire des chiottes et des salles de bains et qui fut reconvertie en salle de concert souterraine : sa dernière heure vient de sonner. Tu arrives tout de même à lire le surnom que les derniers occupants du lieu avait donné au bâtiment. Un nom qui sonne comme ta profession de foi. Évocateur du néant provoqué par la destruction mais point de départ d’une nécessaire reconstruction.

Bien que tu te méfies de la nostalgie comme la peste, quelque chose ici te renvoie à ton premier chantier, à celui où tu t’es dit la première fois : « Je ne peux pas le faire.»

C’était la destruction du Palais d’Hiver, cette salle de spectacle légendaire où tu avais vu pendant ta prime jeunesse tout un tas de concerts et découvrais la vie sans penser au lendemain. Le plus grand music-hall d’Europe, comme on aimait à le désigner à Lyon, ville déchue depuis deux mille ans de tout rôle majeur et que les habitants continuent de rêver éternellement capitale. Capitale des Trois Gaules, capitale de la gastronomie, capitale de la Résistance et même capitale du rock, cherche donc où se terre l’erreur. Le rock, tu lui as foutu un sacré coup quand tu as fait s’effondrer ce Palais d’Hiver, congelé dans ses souvenirs après tant d’années d’inactivité. Pour une première épreuve, ça t’a fait quelque chose. Ce n’était pas comme s’il t’avait fallu faire s’abouser je ne sais quel taudis dont personne n’aurait jamais regretté l’existence. Il a fallu que tu te confrontes à ce mythe dans lequel tu avais grandi. Et le détruisant, c’est à tes souvenirs que tu as asséné le coup de grâce. Puis le rock, tu l’as de nouveau bien défoncé quand tu as rasé ces squats éphémères où une partie de l’effervescence musicale donnait de violents maux de tête à ceux qui en abusaient. Tu as même presque célébré ses funérailles quand tu as procédé au nettoyage du quartier qui faisait face au cimetière. En dehors de la bien-nommée rue de l’Éternité, il n’y avait pas grand chose dans cette zone d’aménagement concerté aux airs de terrain vague. Elle abritait toutefois une curiosité. Une guinguette qui rassemblait de jour les ouvriers en marbrerie qui venaient boire un canon entre deux poses de pierre tombale et les familles en deuil qui partageaient un dernier verre à la mémoire de leurs chers disparus. La nuit, en revanche, elle accueillait des concerts un peu fous qui détonaient à une époque où la vie culturelle lyonnaise ressemblait à un désert. Parmi tant d’autres, un groupe pourtant en passe de devenir mondialement connu y était passé dans l’anonymat le plus complet, entre un mariage antillais, une réunion de parti politique et une fête de l’Amicale Bouliste. Tout cela méritait bien l’oubli éternel. Des tonnes de gravas, sans fleur, ni couronne, voilà à quoi tu le résumes le rock dans cette ville. Ça ne t’empêche pourtant pas d’en écouter encore parfois.
Mais tes souvenirs, tu ne veux plus te les ressasser : le bon vieux temps c’est fini. Le futur, lui, il ne s’est pas arrêté ; il a déjà commencé et il ne t’as pas attendu. Hier. Quand tu pensais encore à avant-hier. A tes échecs. A tes erreurs.
Tes regrets ne te mèneront nulle part. Chaque pas dans la mauvaise direction. Sauf avec moi, cher cavalier.

Alors, vas-y, fais-le. Dégage-moi donc tout ça, fouette-moi contre ces murs. Balançons-nous dans un dernier pogo au rythme assourdissant de mon moteur à quatre temps. Et n’oublie pas d’admirer ces corbeaux venus danser dans le ciel, ils sont le plus étincelant des présages.

 


*  « Conduis ton char et ta charrue par-dessus les ossements des morts »

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Lecture audiobook | Céleste Bruandet
Prise de son, création son et mixage | Alice Perret
Production | Alice Perret
Crédit photo | Tristan Perreton, parking du centre commercial Part Dieu © OCTO KUNST