02 | FEVRIER | ALEXANDRE SIMON

Auteur | ALEXANDRE SIMON
Nouvelle | UNE VUE IMPRENABLE

2006

ebook : PDFEPUB

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UNE VUE IMPRENABLE

« J’en ai marre d’être sur cette page, dit la phrase. »
Lorsque ses rétines déchiffrèrent les mots, Olga les décolla du livre. Un instant, les caractères s’engluèrent dans son globe oculaire – les pupilles s’élargirent, les cils ne clignèrent plus, l’œil cessa de communiquer au cerveau son interprétation de la petite pièce. Curieux phénomène d’arrêt sur image : tout le corps d’Olga était en pause, entre une inspiration et son contraire. Même le soleil de midi, terrassé par les mots, n’atteignait plus la fenêtre de la cuisine – Olga ne voyait rien, à part la page, qu’elle ne regardait plus. J’en ai marre d’être sur cette page, répéta la phrase, non plus encre sur papier, mais virus serpentant entre neurones quarantenaires. Ces histoires n’avaient aucun sens : ni celles du recueil écrit par un Russe inconnu, ni celles que lui avait racontées son père, lors de leurs retrouvailles. Une phrase ne peut pas en avoir marre : une phrase ne ressent rien, pensa Olga. Mais il y a mon père. Jusqu’à hier, je pensais qu’il était comme cette phrase. Je m’étais trompée. M’étais-je trompée ? Pourquoi m’a-t-il donné ce livre, pourquoi ces choses, pourquoi ces choses-là ?

Le parquet miaula. En un sursaut, les mots jaillirent hors des yeux d’Olga. Ses longs cheveux blonds frémirent lorsqu’elle baissa les yeux vers Isaak. Sachant qu’il avait effrayé la phrase, le jeune chat, satisfait, vint se frotter contre la cheville d’Olga.
« Je t’avais oublié » dit-elle tristement.
Isaak miaula à nouveau. Réfugiée sur sa page, la phrase n’était plus qu’un souvenir, condamnée à attendre d’autres rétines ouvertes. C’était injuste, mais vingt ans de solitude lui avaient appris la patience : si on m’a trouvée une fois, on me trouvera à nouveau, pensait la phrase.
« Tu as soif ? » dit Olga en effleurant le petit crâne poilu.
Un miaou approbateur se fit entendre, puis mit bas lorsqu’Olga posa son livre, pages ouvertes contre la table. Pour la première fois de la matinée, elle se leva de sa chaise. Son périple n’avait duré que deux jours et une nuit, mais elle accusait la fatigue d’un voyage de six mois. Pourquoi ce livre-là ? pensa-t-elle en contractant ses muscles pour tourner le robinet d’eau froide. Pourquoi ce livre, et pourquoi l’arme ? Les miaulements redoublèrent lorsque le jet d’eau jaillit enfin.
Olga se baissa et posa le bol sur le parquet, dans le petit renfoncement, sous la fenêtre donnant sur le vieux cimetière de la Guillotière. L’appartement était petit, mais son faible loyer n’était pas sa seule qualité : la vue y était dégagée, et tout y était très calme, durant les heures creuses. L’hiver, lorsqu’André était au travail, Olga passait son temps à la maison. Elle lisait, rangeait, écrivait, traînait sur Internet. Lorsqu’elle se sentait triste, elle avalait un cachet, deux si besoin, et ainsi, prenait refuge dans le sommeil. Elle aimait la façon dont la saison froide lui offrait un répit : sous la neige, pas de remords, aucune raison de sortir. Le printemps, qui allait bientôt arriver, n’était pas une bonne nouvelle. Il faudrait bientôt arrêter d’hiberner.

De retour sur sa chaise, Olga regarda Isaak boire, puis s’éloigner du bol. Il miaula à nouveau, mais elle ne l’entendit pas – plongé dans le bol aux trois-quarts plein, son regard se noya pour un temps indéfini. Absorbée, Olga n’entendit ni le chat s’éloigner, ni les enfants du dessous arriver pour la pause de midi, ni le crescendo des bruits de pas dans la cage d’escalier.
« Y’a quelqu’un ? » dit André à la porte de l’appartement.
Olga sursauta et détourna son regard du bol. « Je suis là » dit-elle en se tournant vers la porte ouverte de la cuisine, attendant que la silhouette d’André s’y profile. Plus qu’une certitude, c’était la logique même, un rituel connu, qui se répétait tous les midis. Pourtant, rien de tel ne se passa. Olga attendit, mais André n’arriva pas. Son timide sourire fit place à une moue d’incompréhension, à laquelle s’ajouta un froncement de sourcils.
« André ? » dit-elle, et le silence lui répondit.
« André ? » répéta-t-elle en triturant ses cheveux.
« André ! » cria-t-elle en se levant.
D’un pas hésitant, elle sortit de la cuisine. Dans le couloir, au centre exact de l’appartement, le corps d’Olga se figea. D’ici, on avait accès aux cinq portes : celles de la cuisine, de la chambre, de la salle de bain et des toilettes étaient ouvertes, mais la cinquième, celle de la porte d’entrée, ne l’était pas. Olga faisait son premier pas vers celle-ci lorsque son pied heurta une chose molle. Elle perdit l’équilibre, se rattrapa, puis se mit à crier.
« Isaak, fais attention ! »
Le chat avait pour habitude de mettre son nez où il ne fallait pas, en conséquence de quoi Olga et André se trouvaient souvent à deux doigts de tomber. La semaine précédente, Olga avait cassé deux assiettes à cause d’Isaak. Comme celui-ci revenait se frotter à ses chevilles, elle le repoussa d’un mouvement du pied, puis ouvrit à moitié la porte d’entrée. Sur le palier, elle eut pour seule vision la porte des voisins d’en face.
La respiration d’Olga se fit courte. Elle aurait pourtant juré entendre la voix d’André. Se pouvait-il qu’elle l’ait rêvée ? Que son subconscient, habitué à la routine, lui ait simplement susurré ce qu’il était censé se passer ? Cela n’aurait pas été la première voix qu’elle entendait, mais cette fois… Olga regarda sa montre : André mettait dix minutes à revenir du travail, il était encore un peu tôt. A cette pensée, elle réalisa qu’elle ne lui avait rien préparé à manger. Elle allait retourner dans la cuisine lorsqu’un homme, caché derrière la porte entrouverte, surgit en hurlant tel un diable hors d’une boîte.
« André ! » dit Olga en se tenant le cœur.
Fier de lui, André explosa d’un rire sourd. Faire peur à Olga faisait partie de ses plaisirs quotidiens : elle était si facile à effrayer. Parfois il se cachait sous le lit ; d’autres, dans un placard ; une fois, il était allé jusqu’à acheter un poisson rouge pour le glisser dans son bain. Lorsqu’il ratait son effet, il le prenait comme un affront personnel, et redoublait d’inventivité.
« Tu m’as fait peur ! » dit-elle en tapant son crâne chauve.
Il approcha son visage du sien et posa un baiser sur sa joue.
« Comme toujours », dit-il en riant. « Tu devrais être habituée. »
« Un jour, tu me tueras » dit Olga, qui commençait tout de même à sourire.
Elle resta une seconde sur le palier, puis suivit André jusqu’à la cuisine.
« Je n’ai pas eu le temps de te faire à manger » dit-elle tandis qu’il fouillait dans le réfrigérateur.
« Pas grave. Ça s’est bien passé avec ton père ? » dit-il sur un ton toujours enjoué, un camembert à la main.
Olga allait répondre lorsque l’expression d’André changea : le front plissé, il scrutait la table de la cuisine.
« C’est quoi ce bordel ? » cria-t-il.
Elle n’eut pas à regarder la table pour comprendre qu’elle y avait laissé l’arme.
« Je vais t’expliquer… » dit-elle en regardant le parquet.
« C’est quoi ce bordel ? » dit André plus calmement.
« C’est mon père » dit Olga.
« Il t’a donné un flingue ? »
« Je t’avais dit qu’il était taré ! »
« D’accord, mais un flingue ? »
André saisit l’arme sur la table. C’était un vieux revolver, petit, usé, crosse marron quadrillée et barillet six coups. Sans attendre les explications, André fit sortir les six cylindres de leur chambre. Voyant que l’arme n’était pas chargée, il la reposa sur la table, puis s’assit. Il soupira, ouvrit la boîte de camembert, et en tartina une part sur un reste de baguette.
« Pourquoi ? » se contenta-t-il de dire.
« Je t’ai expliqué » dit Olga. « Son rapport avec les armes. »
« Je sais » dit André en hochant la tête. « Mais pourquoi te le donner ? »
Ne sachant répondre, Olga lui réexpliqua l’histoire – celle de sa fuite à seize ans, de la mort précoce de sa mère et des abus de son père, fils d’immigrés russes rendu fou par ses années de service en Algérie. Adolescente, la collection d’armes paternelle l’avait toujours effrayée : il ne lui avait jamais avoué avoir tué, mais elle l’avait toujours su. L’année précédente, Olga était en Russie lorsque son père avait fait son attaque. Ils n’avaient pas échangé un mot en vingt ans : personne ne l’avait donc prévenue. La nouvelle, apprise par sa tante à son retour, avait réanimé sa compréhension de la mortalité – la sienne, celle d’André, celle du monde qui les entourait. C’était à cette période qu’elle avait pris un chat, malgré les protestations d’André. Ce même mois, elle avait perdu son travail, recommencé à prendre des pilules, et avait dû changer d’appartement. Dans sa nouvelle cuisine, Olga avait passé des journées, plus qu’elle ne pouvait en compter, à regarder par la fenêtre les tombes du vieux cimetière. Elle aurait pu étudier les arbres, la route, les immeubles, le ciel, ou même le Mont Blanc, que l’on apercevait au loin, par jour de beau temps, mais non – les tombes, seules les tombes l’intéressaient. Elle s’imaginait le jour où elle lirait le nom de son père sur l’une d’elles, quand il serait trop tard. Après des mois d’hésitation et une vie entière de silence, elle s’était décidée à le contacter, puis à lui rendre visite, aux environs de Saint-Etienne. L’homme était seul, vieux, abimé, l’ombre de celui qu’elle avait connu. Ils avaient parlé, parlé, elle avait failli s’enfuir en début de soirée, avait regretté qu’André ne l’ait pas accompagnée, puis, faisant face à ses démons, avait passé la nuit sur place. Sur le pas de la porte, le vieil homme lui avait donné trois objets : le recueil de nouvelles russes, le revolver, et une unique balle. « Je m’excuse », avait dit son père. « Je ne peux pas refaire le passé, mais j’ai le droit de m’excuser. » Il avait voulu la prendre dans ses bras, mais elle s’était contentée de lui faire la bise et de courir pour ne pas rater son train. Lorsqu’elle était rentrée, la veille, André dormait déjà.
« Où est la balle ? » dit André une fois l’histoire terminée.
Olga la sortit de sa poche et la posa sur la table. André saisit le petit objet et le scruta du même œil dégouté qu’il avait jeté au revolver.
« Tu crois qu’il a une idée de ton état ? » dit-il.
« Comment ça ? » dit Olga.
André prit une expression entendue en pointant du doigt les pilules qui gisaient sur la table.
« Je ne vois pas le rapport » dit Olga avec mauvaise foi.
« Tu ne le vois pas ? » cria-t-il.
« Arrête de crier ! » hurla-t-elle. « Que voulais-tu que je fasse ? Je n’allais pas refuser son seul cadeau en vingt ans ! »
« Cette arme ne peut pas rester ici » dit André avec fermeté.
« Et qu’est-ce que tu veux en faire, la jeter à la poubelle ? » cria Olga.
André mordit sa tartine, réfléchit, mordit une deuxième fois, sortit son portable, y regarda l’heure, prit la balle sur la table, sortit de la cuisine et se rendit dans la chambre. A la table de la cuisine, Olga attendit, tête entre les mains, entendant à peine les bruits d’objets déplacés dans la chambre adjacente.
« J’ai caché la balle » dit André en revenant. « En attendant mieux. Mais ce week-end, d’une façon ou d’une autre, on se débarrasse de l’arme. Je ne veux pas de ça à la maison. »
« Il suffit de jeter la balle » dit Olga.
« Et garder un flingue à la maison ? Pas question. »
Olga ne répondit pas. André se roula une cigarette, manqua d’écraser Isaak en se faisant réchauffer un café, jura, but, fuma, puis déposa un baiser sur les lèvres d’Olga et claqua la porte de l’appartement. Même si l’avenue Berthelot était à deux pas, sa pause de midi lui semblait toujours trop courte.

A nouveau seule, Olga s’énerva : pourquoi ne pas lui avoir tenu tête ? Je suis trop gentille, pensa-t-elle, voilà ce qui me perdra ; cela-dit, André n’est pas si malin qu’il le pense : s’il croit que je ne sais pas où est la balle, il se met le doigt dans l’œil.
« Pas vrai Isaak ? » dit Olga, cherchant des yeux le chat qui n’était plus là.
N’obtenant pas de réponse, elle se leva, se rendit dans la chambre, saisit une chaise, ouvrit le placard, monta sur la chaise et fit errer ses mains dans le rangement du haut, trop élevé pour qu’elle puisse en voir le fond. Entre les habits qu’elle ne mettait plus, quelques vieilles peluches et un classeur de photos, ses doigts touchèrent la boîte. Olga la ramena dans la cuisine, la posa sur la table et se rassit sur sa chaise.
C’était une boîte pour enfants, grosse comme un dictionnaire. Elle était en métal, couverte d’autocollants, et fermée par un cadenas à code. Olga mit quelques instants à se souvenir de la combinaison, mais y parvint au troisième essai : c’était la date d’adoption d’Isaak, tout simplement. Sous le journal intime d’André, dans lequel il n’avait pas écrit depuis six mois, Olga trouva la balle.
« Tu es tellement prévisible, mon pauvre » dit-elle avec un sourire satisfait.
Elle tint la balle entre pouce et index, et la scruta attentivement. Tout ça pour ça, pensa-t-elle : une si petite chose. La vie ne tient à rien : un fil, un petit bout de métal. La vie dit qu’elle en a marre, pensa-t-elle encore : la vie est comme la phrase. Elle posa la balle et retourna le livre, qui gisait toujours face contre table. Olga n’eut pas à chercher la phrase : elle était soulignée au crayon de papier, et cette vision la fit frissonner. L’avais-je soulignée ? pensa-t-elle. J’aurais juré que non. Curieuse de la suite de l’histoire, elle ne s’attarda pas sur ce détail et reprit là où elle s’était arrêtée, lorsque la phrase en avait marre. Dos contre chaise, livre entre les mains, Olga ne dépassa pas le dixième mot : le texte souligné n’était pas celui qu’elle cherchait.
« J’en ai marre d’être sur cette terre, dit le mage » : voilà ce que disait la phrase. Le plus vite possible, Olga parcourut chaque mot des deux pages ouvertes, mais ne trouva aucune trace de l’autre phrase. Avait-elle retourné le livre au mauvais endroit ? Avec empressement, elle fit tourner les pages du livre, son œil cherchant désespérément la phrase, qui n’avait pas pu disparaître. Les pupilles allèrent de droite à gauche, puis de gauche à droite, dans un mouvement effréné, tandis que les pages tournaient, que le livre se fermait, se rouvrait, se fermait à nouveau, qu’Olga en vérifiait le titre, le dos de couverture, à la recherche d’un indice, à la poursuite de la phrase. Ne trouvant rien, elle se leva de sa chaise, ouvrit à nouveau le livre, trouva la mauvaise phrase puis, frustrée, jeta l’ouvrage sur le parquet.
« C’est quoi ce bordel ! » dit-elle.
« Comment ça ? » cria-t-elle.
« Tu ne le vois pas ? » hurla-t-elle.
« Arrête de crier ! » s’égosilla-t-elle en se prenant la tête dans les mains. Elle mit un coup de pied dans le livre, qui glissa jusqu’en bas du frigo, puis elle se rendit à la fenêtre, regarda les tombes, ne regarda pas les arbres, retourna à la table, prit le revolver, en ouvrit le barillet et enfonça la balle dans l’un des cylindres.
« J’en ai marre d’être sur cette page ! » dit-elle en retournant à la fenêtre, où elle pointa son arme en direction des tombes.
« André ! » dit-elle en appuyant sur la gâchette, mais le coup ne partit pas. Furieuse, elle rouvrit le barillet, le régla de façon à ne pas laisser la roulette russe décider, ferma le barillet, puis pointa à nouveau son arme vers les tombes. Elle avait le doigt sur la gâchette lorsque la sonnette retentit.

Olga sursauta comme une enfant prise la main dans le sac. Combien de temps s’était-il écoulé ? Une demi-heure, une heure ? André avait-il eu un problème au travail ? Cela n’arrivait jamais. Et si ce n’était pas André ? Si c’était un agresseur ? Arme à la main, Olga sortit de la cuisine, ouvrit la porte d’entrée et pointa le revolver devant elle. La jeune femme qui lui faisait face ne parut pas surprise.
« Bonjour Olga » dit-elle en souriant.
« Qui êtes-vous ? » cria Olga sans baisser son arme.
« Encore ce pistolet ? » dit doucement la femme en mettant sa main sur l’arme.
« Que faites-vous ici ? » dit Olga d’une voix mal assurée.
« Tout va bien » dit la femme avec compassion. Elle enleva l’arme des mains d’Olga, qui n’opposa aucune résistance et se contenta de suivre la femme dans la cuisine. Celle-ci posa sa mallette sur la table, en sortit une trousse, alla se laver les mains, ouvrit la trousse, en sortit une seringue et invita Olga à s’asseoir.
« Le printemps sera bientôt là » dit la femme en remplissant sa seringue. Elle remarqua alors le cadre posé sur le radiateur, au bout de la table.
« Vous irez arroser ses fleurs, aujourd’hui ? » dit la femme.
Hébétée, Olga ne répondit pas. Soudain très fatiguée, elle laissa l’aiguille s’enfoncer dans son bras, et ses rétines se noyèrent dans la photo d’André, qu’elle ne se souvenait pas avoir posée là.

 

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Crédit photo : ALEXANDRE SIMON