12 | DECEMBRE | JOCELYNE ROTHSTEIN

Auteur | JOCELYNE ROTHSTEIN
Nouvelle | LE PONT

Jocelyne Rothstein | Jardin d’Amaranthe, Ilot Mazagran, Lyon 7e | © Octo Kunst

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C’est la dernière fois que Daniel tire le rideau de fer de sa boutique. Il part pour toujours et son corps tremble d’excitation. La pluie drue s’abat sur lui et ruisselle sur son crâne rasé. Il met sa casquette – ça gratte – l’enlève puis la fourre dans sa poche. Il relève le col de son blouson molletonné et laisse tomber ses clés dans une flaque d’eau. En cette fin d’après-midi d’octobre, il lui reste peu de temps pour finir ses derniers achats et boucler définitivement ses bagages laissés sous l’escalier de l’entrée. Belle, son berger allemand épie chacun de ses gestes avec amour et se laisse attacher en lui léchant la main. « Allez Belle, demain soir nous serons au soleil. Toi bien sûr, tu ne connais pas ta chance d’être toujours à poil, mais pour moi, il me faut du léger alors on va au Monoprix de la place du pont, avant la fermeture. » Il marche d’un pas décidé, en sifflant sur l’air engageant de la marche de Radetzky ; un air venu d’ailleurs. « Allez ma chienne, un, deux, trois, un, deux, trois, un, deux, trois au trot … »
La musique s’arrête brusquement, il s’immobilise au milieu du trottoir et se met à compter sur ses doigts. « Je récapitule : il me faut une casquette bleue ou rouge ou… non bleue c’est mieux, deux ou trois teeshirts , deux shorts, une serviette de bain, des produits de toilette, des palmes, un tuba, un seau, non pas un seau, ça c’était quand j’étais petit. » Quelques personnes le bousculent en ronchonnant.
« Tu te rends compte fifille voilà que papa parle tout seul, mais on s’en fout des gens. Et pour toi qu’est-ce que ça sera ? Un nonos en plastique ou un vrai nonos qui croque sous les dents ? Le voyage va être long pour toi dans la soute à bagages mais papa ne sera pas loin, tu comprends ? Il ne t’abandonnera jamais. »
Il se baisse pour lui gratter le front. Belle bouge sa queue avec vigueur et lui donne des petits coups de tête.

Un matin, il en a eu marre de vivre en célibataire depuis plus de vingt ans, de s’endormir et de se réveiller toujours seul dans ses draps fripés avec Belle comme seule compagne, couchée au pied du lit. Et encore plus marre des fruits et légumes, de dire bonjour, au revoir et merci. Marre de se lever tous les jours à quatre heures du matin pour faire le plein.
Un autre matin, il s’est regardé franchement dans la glace en se rasant et il a vu un mec encore pas trop mal pour ses cinquante-cinq ans – grand, bien charpenté, un sourire charmant quand il le veut, des yeux d’un bleu profond qu’il tient de sa mère. Un mec qui peut encore plaire et qui assure.

« Dis donc Belle, il a fichtrement changé ce quartier, j’ai l’impression de redécouvrir les lieux. Regarde là, tous ces nouveaux commerces : coiffeurs spécialistes du défrisage, magasins de perruques, ongleries, épiceries indiennes, maghrébines, restaurants pakistanais. Avant il y avait des merceries, quincailleries, boulangeries, triperies et j’en passe. Ma mère m’envoyait souvent acheter des biftecks de cheval ou des abats et quand je me mettais à pleurer devant mon assiette, c’étaient des claques. »
Il se tait et dodeline de la tête. Belle s’est couchée à ses pieds. Animé, oui le quartier l’est resté, les ouvriers sont partis pour céder la place à une population métissée, plus jeune, mais l’argent manque toujours.
« Eh ! Belle c’est pas le moment de la sieste, te voilà toute crottée vilaine, allez on continue. »

Son rêve va enfin se réaliser. Il repense à tous ces rabat-joies qui l’ont empêché de vivre sa vie en lui disant que c’était pour son bien. D’abord ses parents avec leurs continuels « Fais pas ci, fais pas ça, as-tu récité tes prières, pris ton huile de foie de morue ? » Comme dans la chanson de Dutronc, sans les prières et la potion miraculeuse. Ensuite son ex, Chantal. Dès qu’il a commencé sa collection de motos et de voitures anciennes et fait quelques emprunts, elle s’est inquiétée et ils sont allé consulter ce fichu docteur qui l’a diagnostiqué maniaco dépressif – aujourd’hui on dit bipolaire, mais c’est pareil – en lui demandant s’il existait des antécédents familiaux. Il a pensé à sa mère – cette bigote radine sans âge et sans chaleur, souvent recluse dans sa chambre, les volets fermés – mais n’a rien dit. Il a dû suivre un traitement : petites pilules de lithium à avaler matin et soir, sous le regard vigilant de sa femme, entretiens hebdomadaires face à face avec un psy, sans sa femme. Il a vite été perturbé par des effets secondaires insupportables : plus de libido, insomnies, maux de tête à se fracasser la tête contre les murs, envie de vomir, vertiges, membres qui tremblent comme ceux d’un vieillard sous l’emprise de Parkinson. Pas évident quand on est à son compte. Peu à peu ses humeurs se sont régulées et il n’a plus été le même. Il en est venu à regretter ses longs passages à vide dans l’attente de ces moments merveilleux où tout redevenait possible, où il vivait à cent à l’heure avec mille idées à la seconde.
Il a arrêté les médocs en les recrachant dans les toilettes. Chantal a changé. Elle s’est mise à le surveiller, à éplucher leur compte commun de connivence avec le docteur et leur banquier. Il l’a eue par ruse. Bonheur, exaltation de rentrer en douce en « Harley-Davidson » un soir, de la caresser, de la faire briller, d’en acheter une deuxième puis une troisième. Ça n’a duré qu’un temps, puis la démotivation, l’envie de tout bazarder, de se foutre par la fenêtre pour en finir avec tout ce fourbi. Il ne saura jamais comment elle a su pour le nouveau compte en banque, la nouvelle carte bleue, les dettes, la location du deuxième garage, l’hypothèque de la maison de ses parents et il s’en balance. Elle a demandé le divorce et est partie vivre à l’autre bout de la France avec les jumeaux. « Tu es trop nocif pour eux » lui a-t-elle craché au visage.

Il a repris son traitement et travaillé, trimé comme un bagnard pour se remettre à flot et payer la pension mensuelle des garçons. Ses garçons qu’il a aimés petits quand la maisonnée résonnait de leurs rires, de leurs disputes, de leur désordre. Aujourd’hui ils sont adultes. De temps en temps, une carte de vœux de l’un, une carte postale de l’autre, un faire-part de mariage ou de naissance, mais jamais un seul coup de téléphone.
Plus rien à faire : exit les gosses, les gosses des gosses, les petits comprimés blancs au goût amer, le médecin et ses ordonnances – la dernière a atterri à la poubelle et les médocs dans les chiottes – et ses rendez-vous débiles où il était censé raconter ses traumatismes d’enfance. Exit aussi la maison de famille au-dessus du magasin de légumes qu’il a vendue à un couple de Sénégalais aisés. Sa mère se retournerait dans sa tombe, elle la digne fille de pépé pétainiste. Il a du fric, ses papiers, son billet d’avion et des projets plein la tête. Il palpe sa poche intérieure.

Il tire sur le collier de Belle et s’arrête brusquement.
« Fifille, papa est un peu perdu. Là, il y avait bien mon école communale ? Alors qu’est-ce qu’il fout ici cet immeuble tout en longueur : des studios meublés pour étudiants et travailleurs de passage ? C’est bizarre ? Il a poussé pendant la nuit, tu crois ?
T’en pense quoi Belle ? Tu penses pas toi et t’as bien de la chance mais tu me comprends, oui on se comprend tous les deux.» Il s’agenouille pour lui frictionner les flancs. Belle gémit et se laisse faire. Il se relève et se retient à une porte d’immeuble. Tout tourne – normal – il n’a rien mangé depuis ce matin, trop occupé à faire vider son appart par les compagnons d’Emmaüs, à nettoyer les murs, le sol, le magasin.
L’ex-blanchisserie est devenue une mosquée de quartier. Il n’y a plus de baskets sur le trottoir, les fidèles sont rentrés chez eux. Il se souvient de l’entrée timide de Mohamed dans sa boutique avec son assiette de pâtisseries préparées par sa femme, pour l’Aïd. Belle s’est régalée et ils sont devenus potes.
Belle l’entraîne vers son angle d’immeuble, elle lève la patte pour marquer son territoire et pisse en dessous de la ligne où le Rhône est arrivé en 1812. Ça a dû être impressionnant, toute cette eau, ils ont dû utiliser des barques avec l’impossibilité d’aller de l’autre côté du pont même si à cette époque le quartier ne faisait pas partie de Lyon et se suffisait à lui-même.

Il observe de plus près la corniche des trois Rois de la rue du même nom, une sorte d’enseigne d’hôtel rococo. Oui, en l’honneur des trois Rois mages et pas en celui de la Vierge comme je l’ai toujours cru.
Il approche du bazar la Foire aux Bonnes Affaires qui ne vend que du made in China. L’éviter. Soudain le mur peint – une fresque dédiée aux frères Lumière, au cinématographe et aux films tournés à Lyon – ondule, se détache du mur, s’enroule sur lui-même pour former un tube prêt à l’avaler. Paniqué, il s’engouffre dans le magasin, Belle sur les talons. Un magasin lumineux et bien chauffé. Il fait semblant de refaire son nœud de chaussure pour calmer les battements de son cœur. Le patron le fixe et ils se saluent. Il achète du dentifrice, des savonnettes, une balle pour Belle, une eau de toilette. A la caisse, le boss s’esclaffe : « Eh bien ! Daniel, tu te fais rare, t’as vendu à ce qu’il paraît ? » Daniel hoche la tête – trop curieux ce type – et lui tend un billet de cent euros, puis il sort, hésite et revient sur ses pas.
« Dis-moi, David, est-ce que le Prisu eh !… le Monoprix vend des articles de pêche ?
- Le Monoprix ?
- Celui de la place, là derrière.
- Tu plaisantes Daniel, il a été démoli, il y a une vingtaine d’années. »
Daniel déglutit, hoche la tête et rit.
« Bien sûr que je blague.
- T’es sûr que tu vas bien, tu es pâle ?
- Je suis au top mais j’ai l’estomac vide, tant pis pour le Monop, on va traverser le pont pour aller au Grand Bazar.
- Au Grand Bazar, tu veux dire au Monop ?
- Oui, oui, au Monoprix, pas la peine de jouer sur les mots, merci David. »
Il sort, le visage brûlant, une barre à la tête.
« T’as vu comme il m’a regardé ce type ? Comme si je n’étais pas dans mon état normal ? » Dehors, il jette un coup d’œil à la fresque et respire. L’air frais lui fait du bien.
Sur sa gauche, un Mac Do et un Casino. Avant ?… Oui c’est ça, ça me revient… Ce magasin de tissus et de fringues au poids. Il revoit le large trottoir, des stands tenus par des gamines, les bras croisés, un chewing-gum à la bouche et un proprio au look de maquereau avec sa veste en cuir, ses gros bijoux, son teint bronzé aux UV et ses sourires mielleux. N’empêche qu’il a du se faire des couilles en or.
Sur sa droite, un immeuble disproportionné par rapport à la place, en demi-lune, recouvert de carrés en verre fumé.
« Merde Belle, il avait raison ducon, je me mélange un peu les pinceaux. »
Il pouffe de rire en repensant à la tête de David.

L’endroit à cette heure, est animé. Les cars de CRS, les dealers et les putes ont cédé la place aux gens qui rentrent du boulot, le dos un peu voûté, le regard vague, parlant à leur portable. Les Roms ont réintégré leur baraquement, quelque part dans Lyon, et des personnes en savate farfouillent dans les poubelles de la ville pour y trouver de quoi manger. Demain matin, d’autres viendront fouiller celles des immeubles, sur les trottoirs, pour y trouver de quoi troquer, de quoi vendre. Mais moi demain, je serai loin. Il a fait de son mieux en distribuant toutes les fins de semaine aux Restos du cœur des légumes invendus, mal calibrés mais encore mangeables et pour le reste… « La misère paraît moins cruelle au soleil… c’est de qui déjà ? »
Des personnes se retournent et une voix répond « Aznavour. »
« C’est moi qui ai parlé, Belle ? »

La place luit sous la pluie et les lampadaires déjà allumés. Le tramway bleu s’arrête doucement pour recracher et faire le plein de passagers. Daniel poursuit son chemin et croise de jolies nanas bien roulées. Il se retourne sur leur passage : certaines ont un joli petit cul. Plus intéressant que toutes ces boutiques de téléphonie et de robes de mariée. Il est pressé d’en finir avec ses courses. Qu’est-ce qu’il me manque ? Je me souviens plus. Autant s’asseoir sur ce banc pour faire le point. « Belle, allonge-toi dessous et regarde. On est face au pont. »
Son pont, le pont de la Guillotière, achevé en 1858. Il le sait parce que la date est incrustée dans la pierre et que ça correspond à l’année de sa naissance. Sur le côté, le carrousel immobile et silencieux avec son bandeau qui raconte le monde de Jules Verne. Rien de mieux que les aventures du capitaine Nemo pour faire voyager un enfant. Surtout un enfant unique. Il économisait sou après sou pour s’acheter un livre. Du gaspillage pour les parents. Juste derrière, cette immense brasserie où se réunissaient des résistants – pas un endroit pour pépé Albert, même s’il fut un gaulliste de la dernière heure. Il crie « Tous des hypocrites ».

L’ex-rond-point, en forme de cuvette, appelé la fosse aux ours » – Jamais su pourquoi – était un vrai coupe-gorge. C’était le rendez-vous de tous les chiens du quartier, des coureurs amateurs et des SDF imbibés et drogués. Ça puait l’urine et les excréments de chiens. Il allait y promener Belle au petit matin qui adorait se rouler dans la pelouse et enfouir son museau dans la merde des autres. La cavité a été enfouie sous des tonnes de terre et transformée en un carrefour plus conventionnel : ici des bancs soudés au sol, des gros cailloux ocres, des allées bordées d’arbustes rachitiques, là des plantations façon « nature sauvage dans la cité polluée » pour se mettre les écolos dans la poche et bien sûr les voies rapides des berges souvent encombrées par une circulation dense.
Soudain, Belle monte sur le banc et s’assied lourdement sur lui. Elle se met à gémir, met sa patte sur son épaule et pose sa truffe humide (contre) sur sa joue en le flairant.
« Eh ! Belle, fais attention tu me salis mais qu’est-ce que tu as ? Tu peux pas rester tranquille un moment ? Allons Belle, papa ne s’est jamais aussi bien porté, on part demain, tu comprends ? Pour toujours. Enlève ta papatte, on y va, oui, oui bon chien. »
Daniel lui fait un petit bisou sur le museau. « Beurk ! Tu es toute mouillée, tu baves et en plus tu pues de la gueule. Allez pousse-toi, tu es lourde. » Ils traversent au rouge et des chauffards freinent en l’insultant. Il leur fait un bras d’honneur. Ils n’ont qu’à faire attention. Belle le suit docilement, le museau au vent, les oreilles dressées. Le pont se met à tanguer. Il se retient à la rambarde. « Attends. » Il se penche, l’eau a envahi les gradins du quai réaménagé en une longue promenade, qui suit le fleuve jusqu’à Gerland ou jusqu’au parc de Miribel. Il n’y a pas si longtemps, il y avait des parkings payants entre les trois ponts et bien avant des terrains de boules. La ville a changé, en mieux ou peut-être pas.
« Tu te souviens quand on a loué une bicyclette pour aller jusqu’au Grand Large ? A ton retour tu as bu des litres d’eau et dormi toute la journée roulée en boule contre la caisse enregistreuse. Tu pourrais me répondre, j’en ai marre de parler à un chien qui n’a pas de conversation, mais papa est heureux ce soir et il se sent enfin libre. »
Les cygnes se sont nichés contre la péniche noire qu’il appelle le bunker. Quelques mouettes crient et Belle se met à gronder.
« Tout doux mon chien, tu vas pas nous rejouer le cirque de l’autre fois. »
Son champ de vision se trouble.
« Regarde Belle ! La basilique de Fourvière est aussi pataude que toi bébé les quatre pattes en l’air. Elle est plus typique la nuit éclairée par en dessous. Quant à sa copine, la mini tour Eiffel, pour elle c’est Noël toute l’année. Elles bougent toutes les deux et elles se rapprochent de nous… Pourquoi tout bouge ce soir hein ! Belle ? »
Au cours d’une de ses rechutes, en pleine période mystique, il achetait toujours une vingtaine de cierges dédiés à la vierge noire sainte Sarah – la protectrice des Lyonnais – jusqu’au jour où se prenant pour le fils de Dieu il a raflé tout le stock et a atterri aux urgences du Vinatier, l’hôpital des dingues. Il fait la grimace.
« En parlant d’hôpital, l’Hôtel-Dieu – ce gros machin préhistorique, au tout premier plan qui prend ses aises entre deux ponts – n’est plus qu’une coquille vide qui attend des jours meilleurs, comme moi Belle. » Il le contemple en silence. Combien de fois s’y sont-ils rendus, Chantal et lui, affolés par la scarlatine de Thomas – le plus fragile – le bras cassé de Marc – le plus turbulent – une coupure profonde, une rage de dents. Il soupire et ferme les yeux.
Soudain, une bouffée de bonheur l’envahit. Il respire l’air humide et offre son visage à la pluie. Il lèche l’eau qui coule de son front. De l’eau bénite. Il a soif. Il entend les premières notes de la chanson I’m singing in the rain et amorce quelques pas de claquettes sur le trottoir. Soudain il est Gene Kelly tournicotant autour d’un réverbère, le ciré jaune en moins. « On fait la course Belle ? On se le traverse ce pont ? »
« Eh mec, à part parler à ton chien et danser tout seul, t’aurais pas 5 euros ? Daniel sursaute et se retourne, le cœur battant. D’où il sort celui-là ? Parachuté par Dieu, qui veut tester son humanité ? Il farfouille dans sa poche et en sort un billet de 50 euros.
« Tiens ! Mon pauvre vieux.
- Eh ! Mec, j’suis plus jeune que toi, t’as gagné au loto ou quoi ? C’est pas un faux au moins ? »
Daniel secoue la tête et hurle : « J’ai fait mon devoir, foutez-moi la paix tous autant que vous êtes. Allez ! Belle, on se casse, j’ai besoin de me remuer. » Il entend vaguement l’autre l’appeler. Il devient le plus grand coureur de tous les temps ; ses mouvements sont souples, sa respiration bien synchro. Un car de tourisme en sens inverse et c’est la douche froide. Il pile net, trempé et suffoquant, pris d’un fou rire. Belle s’ébroue. Des passagers chinois ou japonais leur adressent des petits signes amicaux, sourient et les prennent en photo.
Belle tourne en rond, les flashs crépitent et l’aveuglent. Le feu passe au vert, l’autobus disparaît soulevant des gerbes d’eau. Il titube et Belle grogne. « Tu es fatiguée, ma chienne, on s’arrête un moment mais quelle rigolade ! » Lui aussi est essoufflé et il transpire. Ils sont au milieu du pont. Il essuie un coin de rambarde d’un bleu délavé avec son coude. Il sort son paquet de cigarettes marqué – Fumer tue – « Y a pas que la fumée qui tue, mon chien, y a aussi… »
Il tousse, la gorge lui pique, ses poumons sont en feu. Il jette le mégot par-dessus bord. Il entend des sifflements dans ses oreilles. Les couleurs deviennent plus vives. « Merde, j’ai oublié mon sac de courses sur le banc ou à côté du type, Belle ? » Il hausse les épaules : « A notre retour, on le récupèrera, t’inquiète. » Les oreilles de Belle se dressent. Il se penche pour contempler le fleuve qui déborde de son lit. Ses eaux grondent et sentent la boue, les algues en putréfaction. Il a envie de gerber. Soudain, il lâche la laisse, enlève ses chaussures, sa doudoune et grimpe sur le parapet.
« Tu surveilles mes affaires, papa revient. »
Demain il sera au paradis, les pieds enfouis dans le sable chaud.
Soudain, il fait des entrechats et se retient à un poteau. Qu’est-ce qu’ils ont tous à klaxonner, à faire des appels de phare ? Mieux vaut leur tourner le dos, ça fait mal aux yeux et aux tympans.
« Salut à vous, miradors de la piscine olympique, université qui explose de lumière, dieux de la connaissance ! Belle, mon cerveau parle, tu entends ? » Sa tête est lourde à porter et il vacille. Il attend… relève la tête, étend les bras à l’horizontale, fait quelques pas de côté. Il est le plus grand funambule de tous les temps. Il entend un froissement d’ailes. Une mouette pique sur lui. Il devient une mouette et s’envole pour la rejoindre. Ses pensées se brouillent. Il croit entendre un aboiement.

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Mes remerciements vont à Lionel, mon maître en écriture, toujours juste et plein de tact, à mes copines de plume souvent de bon conseil.
Je dédie cette nouvelle au vrai Daniel et à ma chère petite-nièce Sophie qui un jour a décidé de partir, elle aussi, pour toujours.
(Jocelyne Rothstein)

Lecture audiobook | Jocelyne Rothstein
Prise de son | Fabien Thévenot
Mastering | Bruno Germain
Crédit photo | Jardin d’Amaranthe, Ilot Mazagran © Octo Kunst

Ce texte a été écrite dans le cadre d’un concours
de nouvelles organisé en partenariat avec Les Artisans de la Fiction.

‘Le pont’ est la douzième et dernière nouvelle du projet Reset.
Merci à tous les auteurs et tous ceux qui ont suivis cette aventure durant cette année 2014.