11 | NOVEMBRE | GAËL DADIES

Auteur | GAËL DADIES
Nouvelle | SERGIO

Gaël Dadies | Promenade du Bas Rhône, Lyon 6e | © Octo Kunst

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« J’M’EXCUSE D’VOUS D’MANDER PARDON ! »

Phrase qui claque comme un mantra adressé à chaque personne qu’il essaye de taper d’une clope, d’un peu de tabac, d’un peu de nourriture ou/et d’un peu de monnaie. Nombreux allers retours ponctués par cette phrase martelée dans les oreilles de ceux qui attendent le tram sur le quai de l’arrêt de la Guillotière (côté numéros pairs). Pupilles charbonneuses dilatées tournoyant au centre des iris comme deux petits systèmes dépressionnaires s’enroulant sur eux-mêmes. Yeux enfoncés profondément dans leurs orbites d’où s’écoulent – jusqu’au milieu des joues – d’énormes cernes formant deux demi-lunes bombées (pigmentation de l’épiderme des poches flasques oscillant entre le bleuâtre violacé et le grisâtre). Tout en gesticulations et vibrionnant, Sergio passe parmi ceux qui par dizaines attendent le tramway à l’arrêt Guillotière-Gabriel Péri (côté numéros pairs) et lance, vitupérant, cette phrase : « J’M’EXCUSE D’VOUS D’MANDER PARDON ! » Visage bouffi bouffé par une barbe broussailleuse aux poils hirsutes semblables à des brins de tabac trop secs, affublé d’un manteau sans forme (tout comme son bonnet en grosse laine vissé en permanence sur son crâne), Sergio claque ses mains déformées et charcutées par de nombreuses opérations et dit à ces messieurs-dames demoiselles et autres djeun’s le bon geste que vous feriez en me dépannant un peu, oh, pas grand chose, juste de quoi m’acheter un peu de savon et de mousse à raser, casser une croûte et me payer un peu de vin parce que là j’ai rien avalé depuis hier midi et comme j’avais commandé un p’tit déj royal avec café/croissants/jus de fruits/œufs au plat/jambon/fromage ce matin mais que personne est venu me l’apporter je me demandais si par hasard, avec le soupçon de compassion qu’y doit rester sans doute quelque part sur cette putain de terre dans ce putain de pays dans cette putain de société dans cette putain de ville et surtout sur ce putain de quai de tramway, une personne ayant assez de cœur pouvait me permettre de ne pas crever de faim et de conserver un peu de dignité alors ça serait vachement sympa de sa part et je la remercie d’avance… En général il ramassait quelques euros en mitraille de cuivre et pièces jaunes, quelques clopes (pour les roulées fallait les lui faire, rapport à ses mains) et certaines personnes allaient même jusqu’à lui payer une ou deux viennoiseries et un café du point chaud. Ce petit manège durait un temps. Jusqu’à ce que Sergio se mette à traîner derrière lui sa guibole droite le faisant souffrir – comme un sâdhu trimbalant un membre mortifié. Alors, après avoir marché de long en large et piétiné sur ce quai, il retournait rejoindre ses potes installés un peu plus loin pour passer de longues heures à discuter à faire tourner les bouteilles et les clopes tout en s’occupant du vieux en fauteuil roulant.

 * * *

Au cœur du cinquième des neuf cercles, quartier-musée Vieux Lyon, c’est là que je vivais depuis mon arrivée à Lyon, en novembre 2007. Une pièce obscure et un couloir au premier des cinq étages de l’un des immeubles anciens les plus pourris de la rue Saint-Jean. Donnant sur les façades lépreuses de la cour intérieure et ne bénéficiant d’aucune lumière naturelle, mon appartement était une sorte de mini-bunker que j’avais surnommé la caverne. Côté cour, les bruits de la rue et du flot permanent de touristes sont assourdis. Les piaules donnant sur la rue font tampon. Mais vivre au-dessus du bouchon désigné plus mauvais établissement de tout le quartier, c’était supporter de drôles d’odeurs auxquelles je ne m’étais toujours pas habitué au bout de deux ans.

La hôte recrachait directement dans la cour toutes les effluves et les émanations les plus insoupçonnées et les plus insoupçonnables. Les cuisines ouvertes sur le couloir d’entrée intérieur de l’immeuble laissaient toujours s’échapper les mêmes relents et les mêmes exhalaisons grasses du culte voué à la cochonnaille ruisselante de crème de beurre et de mauvais vin blanc. Couloir transformé en une cloche huileuse et malodorante par une brigade active non-stop en cuisines de 9h à minuit – voire plus tard – grâce à un système de roulement des équipes proche de celui des usines. Au fil de la journée, l’air devient de plus en plus épais dans le long corridor tant l’atmosphère est saturée de gras. Les murs eux-mêmes semblent exsuder tout ce gras dont ils sont gorgés en une semence blanchâtre crémeuse et épaisse s’écoulant le long des parois. Un étrange spermacétis visqueux.

Matin froid rentrant par la fenêtre ouverte de ma caverne. Je passe la tête pour jeter un coup d’œil au ciel – réduit à un simple carré de gris terne découpé par les toits des appartements du cinquième et dernier étage. Pas moyen que le soleil perce cet à plat grisâtre à la réverbération si particulière à la saison des brouillards. Comme pratiquement chaque matin ou tous les deux jours, les fournisseurs livrent le restaurant. Comme pratiquement chaque matin ou tous les deux jours, lorsque les livreurs arrivent avec leurs cartons/leurs filets/leurs sacs, le restaurant est encore fermé. Du coup, comme pratiquement chaque matin ou tous les deux jours, les livreurs ont déposé les commandes directement sur les couvercles des conteneurs à ordures ou bien à même le sol de la cour. À portée des rats qui nichent dans les caves – ils pointent parfois leur nez pour venir boulotter des lardons coincés dans les grilles d’évacuations et figés dans la graisse froide. La liste varie peu : andouillettes/saucissons à cuire/quenelles et tabliers de sapeur sous vide ; foies de volailles/lardons salés et fumés sous emballage plastique ; saumons entiers dans des caisses en polystyrène remplies de glace ; filets de tomates (en toute saison) ; filets de pommes de terre de 15 ou 20 kg ; cartons de frites surgelées ; tartes au citron meringuées Pasquier ; alvéoles d’œufs par trente ; seaux de crème anglaise et de mayonnaise industrielles ; packs de lait ; cagettes de salade verte ; beurre ; crème fraîche… Les livreurs à peine partis je descends en deux-deux dans la cour par le raide escalier en colimaçon pour taper quelques bricoles – histoire de regarnir un frigo un peu vide depuis que je m’étais fait virer de la maison d’édition où j’avais travaillé quelque temps.

 * * *

MÉTRO D – ARRÊT VIEUX LYON/CATHÉDRALE SAINT-JEAN : TRAFIC PERTURBÉ. Les leds rouges tracent ces mots sur le panneau d’affichage suspendu au-dessus du quai : TRAFIC PERTURBÉ. Ils sont là ces mots. Statiques. Immobiles. Inscrits grâce à l’agencement de chaque point lumineux qui, mis bout à bout, forme chaque lettre de TRAFIC PERTURBÉ. Ils restent là un petit moment ces mots. Bourdonnement des chuchotements et des commentaires des usagers en rade confinés sur ce quai étroit. Depuis les escaliers et les couloirs d’accès au quai se propage l’âcre senteur ammoniaquée de la pisse et celle du vomi. Ces odeurs mêlées à celle du renfermé et du moisi stagnent dans les boyaux bétonnés de la ville, uniquement ventilés par l’air artificiel des climatiseurs. Après un court instant un larsen transperce l’atmosphère épaisse. Premiers crépitements d’un micro que l’on ouvre crachotés par les baffles noirs dont le maillage serré des grilles rondes rappelle d’énormes yeux de mouche ou de libellule. Crrrttt… pffftttt… pppfft… BIP… BIPBIPBIP… Crrrttt… En raison d’un incident voyageur à la station Gorge de Loup, le trafic est suspendu sur l’ensemble de la ligne D pour une durée d’environ dix minutes… Crrrttt… pffftt… BI-BI-BIP… Et les mots TRAFIC PERTURBÉ dessinés en lettres rouges se changent en REPRISE PROGRESSIVE DU TRAFIC DANS 10 MINS.

Hormis les jours trop pluvieux comme aujourd’hui, je prenais très peu le métro pour me déplacer sur la Presqu’Île. Préférant ma liberté de mouvement au grand laminoir électrique charriant chaque jour dans ses rames des tonnes de cette viande qui se compresse se comprime et se tasse à loisir aux heures de pointe. Mais ne voulant pas arriver en retard pour mon heure H hebdomadaire avec mon pote Mourad dans un bar à chicha de la Grande Rue de la Guillotière, je n’avais pas eu d’autre choix, en début d’après-midi, que de me précipiter dans les entrailles tubulaires de la ville.

La première rame qui se pointe, dans le chuintement hydrauliques des freins, n’est pas encore à l’arrêt que ça se bouscule déjà sur le quai pour arriver jusqu’aux portes. Lorsque ces dernières s’ouvrent, la carcasse orangée complétement bondée est prise d’assaut par ceux qui veulent grimper. Ignorant totalement ceux qui veulent s’en extirper. S’ils pouvaient les écraser/les piétiner/s’essuyer les pieds dessus pour avoir une place assise ils le feraient. C’est à qui jouera le mieux des coudes, poussera le plus fort et gueulera le plus fort : « Moi d’abord ! » C’est un véritable abordage. Une attaque en règle. Personne ne veut céder de terrain. Aucune concession. Les deux masses en opposition – avec les frictions entre les corps – sont au bord de la surchauffe. Eclats de voix – parfois des insultes. Et peu à peu, ceux qui sont à l’intérieur de la rame parviennent à scinder et fendre cet essaim piétinant agglutiné autour des issues, créant dans leur sillage un mouvement d’aspiration permettant au wagon d’absorber très rapidement tous ceux qui sont encore sur le quai. Pendant le court laps de temps entre la fin de la bousculade et la sonnerie annonçant la fermeture des portes, je me glisse dans le wagon le moins plein. Me laissant emporter jusqu’à la Guillotière.

* * *

MÉTRO D – ARRÊT GUILLOTIÈRE – GABRIEL PÉRI. Lorsque j’arrive à la surface du septième cercle, il ne pleut plus. En haut de la dernière volée d’escaliers, mes narines sont assaillies par les remugles graillonneux du Mc Do. Le ciel broie du noir – celui des nuages et de la pollution. Les façades vitrées des immeubles de la place du Pont réfléchissent un soleil asthmatique. Sur le goudron détrempé de la Grande Rue de la Guillotière fleurissent des rosaces mazoutées. Dans les flaques surnagent des filtres et des mégots de cigarettes, des paquets d’OCB Slim vides et des papiers gras. Une voiture de la BAC passe toute sirène hurlante tandis que je marche d’un pas rapide et m’enfonce dans cette longue rue qui devient plus loin, dans le huitième cercle, l’avenue des Frères Lumière. Au bout de quelques minutes, j’arrive devant la façade blanche du bar à chicha.

En poussant la porte vitrée, j’aperçois Mourad. Il est installé au fond de la salle tout en longueur. Attablé devant un verre de thé à la menthe et fumant une clope, il est si absorbé par la diffusion d’un match de foot du championnat algérien sur l’écran plat accroché au-dessus de la porte qu’il ne me voit pas traverser la pièce, tout enveloppé des volutes de la fumée épaisse des narguilés, aux senteurs sucrées de la pomme verte, recrachées par les quelques clients éparpillés à plusieurs tables.

Je m’installe dans le fauteuil vide en face de Mourad. Fidèle à ses habitudes, il m’offre un thé à la menthe et me propose une clope. Il m’explique qu’il ne pourra pas s’éterniser car il a rendez-vous avec un gars pour prendre une nouvelle piaule. Rester au foyer, où il avait été obligé de revenir, devient trop dangereux pour lui. Il doit déménager pour échapper à l’immigration. Il ne veut surtout pas être enfermé au centre de rétention de Satolas et être renvoyé au bled. Depuis qu’il avait quitté l’Algérie et était arrivé en France illégalement, d’abord en région parisienne, il n’avait pas encore réussi à exercer son métier de bijoutier. Des contacts lui avaient dit de venir sur Lyon, qu’il y aurait peut-être quelque chose pour lui. C’était il y a un an et demi à peu près et rien n’était résolu. Au bout de plusieurs mois, à force de plans galères et de petits boulots minables sous-payés (parfois pas payés du tout), il s’était mis à vendre du H pour vivre et se louer des chambres pour ne plus avoir à dormir, la boule au ventre, au foyer. Ça payait mieux que de vendre des American Legend sous le manteau place du Pont. Ces dernières semaines, il avait le sentiment qu’il ne tarderait pas à se faire embarquer (ce qui finit par arriver sept ou huit mois plus tard : un jour d’été, Mourad disparut complètement de la circulation comme 28 999 autres sans papiers expulsés cette année-là). Il devait prendre la tangente et s’enterrer quelque temps. Sortir le moins possible. Cette nouvelle planque qu’on lui proposait avait l’air parfaite. Mais il espérait toujours décrocher un titre de séjour, même provisoire, rencontrer une fille sérieuse pour pouvoir poser ses valises quelque part, trouver une place de bijoutier et avoir une vie normale : ne plus jouer au chat et à la souris avec les hommes de Brice Hortefeux ; ne plus avoir à vendre de H pour vivre ; ne pas déménager tous les mois ; pouvoir se balader sans crainte d’être contrôlé à tout moment… Pourquoi tout est si compliqué ? me demande-t-il en poussant sur la table un paquet d’American Legend vide contenant un petit bloc de résine. À peine le temps de finir notre thé, de ranger le paquet dans mon sac et de lui donner l’argent en lui serrant la main que Mourad se lève en écrasant la fin de sa cigarette et quitte le bar. Je l’imite, après avoir bu un deuxième thé.

* * *

Depuis son bout de quai, Sergio m’interpelle lorsque je passe à sa hauteur : Oh ! Grand ! Qu’est-ce tu fous dans le coin ? Se levant péniblement il s’avance vers moi. En boitillant. Je lui dis : Salut. Toujours ta jambe qui te fait souffrir ? Et vu la tronche que tu tires, ça n’a pas l’air d’aller en s’arrangeant. Il me dit : Ne va surtout pas croire que je fais ça pour apitoyer le chaland. Pas le genre de la maison, même si ces temps-ci je dérouille avec toute cette flotte. Vais pas me plaindre, je peux toujours marcher. Et au fait : qu’est-ce tu fous dans le coin ? Ça fait un moment que je ne te vois plus passer. Je croyais que t’avais déménagé. Tout en lui roulant une clope, je lui dis : Non, je suis toujours sur Lyon. C’est seulement que je me suis fait virer de mon boulot. Du coup, je descends moins dans le quartier. J’avais rencard avec un pote et là j’allais me rentrer pour ne pas prendre la saucée. Il dit : J’ai écouté la météo sur le poste du vieux et on devrait s’en prendre une bonne avant la fin de l’après-midi. T’es pressé là ? Parce qu’on pourrait aller se poser un moment sur les escaliers de l’église Saint-André, s’en jeter un petit. Je lui réponds que je ne compte pas rentrer de suite et il enchaîne : Bouge pas, je vais chercher le vieux. Je peux pas le laisser sans surveillance entre les mains de ces clodos ! – derniers mots prononcés en désignant ses acolytes dans un éclat de rire.

Après avoir ramassé ses quelques affaires dans un grand sac poubelle noir, Sergio revient. Il pousse le vieux dans son fauteuil roulant d’un autre âge. À cause du temps pluvieux, un parapluie long – dont la toile est déchirée à plusieurs endroits – a été fixé à l’un des bras métalliques du fauteuil. Avachi dans le siège, le vieux est tellement court sur pattes que ses pieds touchent à peine les repose-pieds. Il paraît se perdre dans ses nombreuses couches de vêtements – empilées comme autant de peaux pour se protéger du froid – et dans son duffle-coat bien trop ample auquel il est obligé de retrousser les manches s’il veut se servir de ses mains. Une couverture est posée sur ses jambes. C’est une véritable face de lune avec seulement deux fentes minuscules pour les yeux percées dans un visage travaillé par l’alcool et la rue. Sur son crâne déplumé, une vieille casquette en laine. Des poignées et des accoudoirs du fauteuil pendent d’immenses sacs en plastique débordant de bouteilles de vin en plastique (pleines, entamées et vides), de quignons de pain, de paquets de gâteaux, d’un peu de bouffe, de papiers et de journaux, de couvertures, de vêtements… et un mini poste de radio. Lorsque le vieux ouvre la bouche pour me saluer, je n’entends qu’une espèce de gargouillis glaireux et rocailleux – genre voix de trachéotomisé collant parfaitement avec les crachotements de la friture sur les ondes. Nous remontons la rue de Marseille jusqu’aux escaliers de l’église et pendant le trajet le vieux est tout brinquebalé dans son fauteuil au rythme de la claudication de Sergio. Les passants ne peuvent s’empêcher de dévisager cet improbable équipage semblant sortir tout droit d’une pièce de Beckett.

Cette putain de ville va finir par me bouffer, me lance Sergio en avalant une gorgée de vin. Je le sens. Elle est à deux doigts de me briser. Je ne sais pas si je vais passer un nouvel hiver ici. Je crois que je vais me tirer dans le sud, vers chez toi. Au moins pour le climat. Et surtout pour ne plus avoir à ressentir planer en permanence cette agressivité latente qui rend l’atmosphère électrique, cette violence contenue qu’un rien suffit à faire éclater. Plus ça va, plus je pense que cette ville est un creuset d’énergie négative. Ouais, je crois que je vais me tirer et laisser Lyon derrière moi. D’une année sur l’autre ça devient de plus en plus difficile de survivre sur la Presqu’Île. Tout est fait pour qu’on abandonne le secteur pour des arrondissements plus lointains, histoire de pas foutre en l’air la carte postale et de pas faire fuir les touristes. Dans les parcs, sur les places, sur les berges, dans le métro et un partout en ville, va trouver un banc sur lequel t’allonger peinard histoire de piquer un roupillon. Leurs bancs, maintenant, ils ont quasiment tous des accoudoirs au milieu. Même en chien de fusil tu rentres pas – à moins d’être contorsionniste, et encore : faudrait qu’il soit nain le contorsionniste. Mais leur dernière trouvaille, c’est de carrément remplacer les bancs par des sièges individuels. Là, au moins, plus personne s’allonge… Et il faut voir les efforts et l’énergie déployés pour mettre au point un aménagement urbain truffé de dispositifs anti-SDF. Pour ça ils ont de l’imagination, plus que pour nous trouver des solutions d’hébergement. Du coup, je reste sur mon quai. Je me suis trouvé un coin où squatter, pas loin d’ici. Mais dès que je peux je… me… tire !

Sergio porte à ses lèvres le goulot de la bouteille et me fixe d’un regard lointain/délavé/éteint. Je lui dis que depuis que je le connais je ne l’ai jamais vu aussi mal. Comme s’il allait définitivement lâcher prise et se laisser digérer par la ville. J’ai besoin de changer d’air, répond-il. Le plus tôt serait le mieux mais j’ai promis à l’ancien de veiller sur lui (le vieux, pendant ce temps, dormait dans son fauteuil, emmitouflé dans sa couverture). Et puis avec ma jambe, pour l’instant je ne peux pas trop partir sur la route. Sinon, dans l’immédiat, je crois qu’on va bouger si on veut éviter l’averse qui arrive. Sergio me demande de réveiller le vieux, qui sursaute en crachotant et vérifie tout de suite si personne ne lui a piqué l’un de ses sacs. Calme toi l’ancien, lui lance Sergio, rien ne manque ! Faut qu’on bouge. Y pleut ! On va se foutre au sec dans le métro et se payer un petit tour de ville, qu’est-ce t’en dis ?

Le vent venant du sud ramène au-dessus de la ville les fumées des usines, qui se mélangent aux nuages envahissant un ciel bas de plafond infusé au charbon. Nous parcourons la centaine de mètres nous séparant de la station de métro en pressant le pas. Sergio et le vieux bifurquent vers les ascenseurs tandis que je dévale les escaliers. Je composte un ticket récupéré sur les bornes de l’un des portiques et attends les deux compères sur le quai, direction gare de Vaise. Une rame se pointe. L’ascenseur s’ouvre. Sergio fait aussi vite qu’il peut et me dit de sauter dans le wagon car on va prendre celle-là. Le vieux pousse des petits crissements glaireux, frappant frénétiquement de ses poings les accoudoirs du fauteuil. Avec les repose-pieds, Sergio bloque les portes pendant que je les tire depuis l’intérieur de la rame et que le vieux s’y agrippe de tout son poids en grognant. L’ouverture est assez large et le fauteuil (avec tout son barda), le vieux et Sergio finissent par entrer. On se fraye un passage jusqu’au fond de la rame qui s’ébranle, trouvant là une place libre pour Sergio qui gare le vieux face à lui dans l’allée. Quand il pleut trop, l’ancien il adore se balader pendant des heures en métro, m’explique Sergio. Ça nous donne l’impression de voyager un peu. On a nos habitudes et nos préférences pour les trajets, mais la plupart du temps on improvise. Et on va comme ça dans les quatre coins de la ville. Le vieux, après une fouille minutieuse de ses sacs plastique, en extirpe une bouteille de vin, en boit plusieurs gorgées, la passe à Sergio, qui boit et la coince à ses pieds. Tu habites encore loin ? me demande Sergio lorsque la rame s’arrête à Bellecour. Je descends au prochain. Nous, on va aller jusqu’au bout de la ligne D et puis on se fait le chemin en sens inverse jusqu’à Saxe et puis on prendra la ligne B jusqu’à… Eh, l’ancien ! Tu veux aller vers où ? Les deux fentes de la face de lune s’écarquillent. T’en sais rien ?! Le vieux secoue la tête en sortant une nouvelle bouteille. Putain, il en a rien à foutre l’ancien, me dit Sergio en s’allumant une fin de cigarette trouvée au fond de l’une de ses poches. Lui, plus il passe de temps sous terre, plus il est heureux. Moi, au bout d’un moment, il faut que je sorte prendre l’air. C’est plus fort que moi, me dit-il. Y a trop de tension dans le métro. C’est encore pire qu’à la surface. Mais le vieux, lui, il aime ça prendre le métro. Alors…

La rame arrive à l’arrêt Saint-Jean/Vieux Lyon. Je me lève et commence à me diriger vers les portes. Sergio me suit. Je dis au-revoir au vieux, qui grommelle un truc. La rame s’arrête. Sergio clopine jusqu’à la porte en me disant de ne pas me laisser avaler par cette putain de ville. En lui serrant la main, juste avant de descendre, je lui dis que je n’y passerai pas ma vie.

Sur le quai je suis seul et la rame repart, s’enfonçant dans l’obscurité toujours plus sombre du tunnel et transportant ces minuscules globules humains sillonnant les intestins de la ville. Ce jour là, c’est la dernière fois que j’ai vu Sergio.

 

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Lecture audiobook | Fabien Thévenot
Prise de son | Fabien Thévenot
Mastering | Bruno Germain
Photo | Gaël Dadies | Promenade du Bas Rhône | © Octo Kunst