10 | OCTOBRE | BEN MERLIN

Auteur | BEN MERLIN
Nouvelle | ALLER RETOUR

Ben Merlin | Rue Grognard, Lyon 1er | © Octo Kunst

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Je déteste les hommes ivres, les femmes encore plus, ce moment terrible où il faut choisir entre paroles vides, larmes ou phéromones, ce moment où l’humain crève de son envie de merveilleux et où pathétiquement suce ou se fait sucer. Avant d’être avalée et couverte de bave d’un autre, je pars, pour laisser résonner mon âme, calmer ma chair et mon égo. Je déambule dans ces heures soudain devenues claires. Longeant les fleuves, laissant les passerelles bercer mon cœur. L’envie d’aimer comme un écho sans fin et je dérive mystique, mon âme à l’appel s’élevant au dessus de ma nuit délétère, me laissant rêver de la mort, métamorphose de ma pulsion et comme le sage indien je quitte les rives, abandonnant Charon je cherche une montagne.

Philosophie du pas, mon cul! …Oui, cette putain de côte n’en finit pas, il est trop gros mon cul. Je rame, pourtant maintenant loin des fleuves, mon souffle résonne à l’aube comme l’évent d’une baleine échouée, putain de côte un jour t’auras ma peau, salope. Je prends de la hauteur, je suis déjà ailleurs. Je sais déjà le goût de ce dernier trait, cette légère nausée de la cigarette et ce café que je laisse refroidir sur la table.
Maintenant je veux me souvenir, retrouver la force de mon rêve, le diriger vers ce point ultime où le désir devenu irrésistible me donnera l’évidence d’un acte. Je me dépêtre encore de toi, dans l’envie d’être prise, vers un orgasme rendu inaccessible par ma compagne de limbes, usant nos peaux, vidant nos corps d’un désir maintenu éternel, stop! La nuit s’est complètement vidée.

Humide, telle Vénus sortant des eaux, je regarde le fleuve, le ciel. Assise dans les rayures, ombre et lumière. Epars sur la table, je tire une lame sans hasard, VII le Chariot, domine, domine, cours au sommet de ta dualité et rassemble pour moi cette poussière brune, ligne parfaite de ma concentration, meurtrière de mon ennui. Toujours à droite, récurée, récurrente amertume, bien je suis bien, dans ce rythme un peu lent du clignement de mes yeux, fumer. Je me laisse aller à mélanger. Athéna maquillée au poitrail doré, dressée au sommet de son char, VII, sept, arcane d’un cycle achevé, surimpression obsédante, centimètre de ta peau au carré, ma langue au millimètre cube.
Quist ut deus ?* Étrange vision de moi-même? Femme à barbe ailée, miroir, miroir magique, chevauchant saint Michel pourfendant les Dragons? Dévorer, dévouée? De l’envie d’être belle, oubliée dans les replis de ton corps, approche d’une révélation, transcendance d’un amour missionnaire? Aspire, aspire, descend, dans le reflux de ma gorge, poudre de perlimpinpin, monte, élève, prolonge ce matin où je sens fourmiller mes mains.

Où en étais-je?

Je regarde la ville, cherchant dans le ciel l’alpha et l’oméga, envie d’apocalypse. Mais où es-tu faciès grimaçant de solitudes cumulées, bête aux six ailes scrutant de mille yeux nos érections prétentieuses. Surimpression encore, de l’absence de toi, douceur élastique… Rose… Voilà Râ victorieux, l’horizon s’adoucit, tendre nausée, encore, encore, une lame, une ligne sans hasard, XXI le Monde, voilà ma démesure. Enfoncée, défoncée, brillante comme l’or, je m’invente déesse chevauchant l’éléphant, nous arracherons nos cœurs, nous nous dévorerons au creux des pyramides.
La chaleur attendrit ma chair et mes pensées. Monte, monte, complice de mon vertige, images bousculées, transparence de cette lumière trop blanche. Je cherche le balancier de cette oscillation dangereuse, phantasme d’absolution. Ô dieux! Donnez-moi l’innocence!
Tous ces chemins marqués, parcours multiples de mes initiations, territoires traversant le temps de mes désirs, repères de mes vies amoureuses. Mes souffles, les mots de mes errances, se sont-ils oubliés ? ou déposés, inscrits, est-ce là cette écriture magique, talismans d’une paix que mes marches incessantes relisent à l’infini ?
Ironie d’une trace, encore, amertume doucereuse : le Mat, lame sans chiffre, âme sans ombre.
Je regarde la ville, image filaire d’un panthéon ré-inventé, Ariane ou Pénélope, je me suis tant espérée, il me reste les lieux de vos odeurs, des fulgurances sur les chemins où vous m’avez fait reine, aucun de vous ne fut consolateur. Des images anciennes envahissent mes rétines étrécies. Attentes infinies aux terrasses des cafés, et cet être un peu fou qui tel Loki vengeur vomissait sur le monde brandissant sa seringue sur cette place où les chevaux regardaient encore vers un empereur indifférent. Chevauchées amoureuses au bord des eaux, sensation froide sous mes pieds nus, enthousiastes et meurtris, heureuse de voir l’aube au sortir de ce Palais d’hivers. Étranges souvenirs, le constat de cette ville me rappelle vers vous.  Ces vastes conquêtes, aujourd’hui du sommet, tiennent sous ma main ouverte.

J’ai rencontré Pandore, j’embrasse Mnémosyne, Ô songe reste et poursuit ton étreinte !

J’enrobe de fumée, j’estompe. Mes paupières lourdes tatouées  d’instantanés.
J’ai ri de l’aventure, oiseau de fer ou cheval vapeur. Reine d’un soir, d’un espace étranger, imprimant dans vos yeux une éternelle beauté, éphémère générosité d’une déesse étudiée.
Et rien ne fut tel pourtant que la joie délicieuse de l’instant où je me sais de retour.
J’ai appris à quitter sur le chemin tracé d’une lumière en croix.
Mémoires inépuisables, archives de baleine, increvable éléphant, putain de pachyderme ! Et j’enfle jusqu’à la démesure pour vous contenir tous, vous rendre immortels. Un monde jamais trop vaste et le cul large comme une planète! Innommable divinité.

Où en étais-je ?

D’un geste devenu automatique, je trace. Retournée sur la table, l’Impératrice, III, déjà-vu, représentation usée, tendre chahut de ce vieux compagnon. Une dernière coupe, XVIIII, le Soleil,  évidence de bonheur, équilibre des moitiés, apaisement de ce jour illuminé.
De ce ciel devenu chaud, je ferai pleuvoir des fleurs,
je t’apprendrai à traverser les murs
je fermerai les yeux
explosion éclairée
je toucherai nos immortalités
je laisserai ma folie pour t’écouter bouger
derviches aimantés
je referai pour toi la genèse du monde
j’inventerai le verbe
garder les yeux baissés
reflet céleste

Je resterai bouche close
pour ne rien déranger

mes pas dans tes empreintes
je ferai les chemins
j’avalerai le temps

Je rassemble les miettes, je replie les symboles, j’allonge enfin mon corps dans une torpeur langoureuse, j’ai chaud.
Ô monstre des abysses enlace-moi dans tes bras opiacés
Je regarde la ville
en t’attendant,

*(Qui est (semblable) à dieu?)

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Lecture audiobook | Ben Merlin
Prise de son | Jonas Bernath
Mastering | Jonas Bernath
Crédit photo | Ben Merlin, rue Grognard, pentes de la Croix-Rousse, © Octo Kunst