09 | SEPTEMBRE | RUDY BOISSY

Auteur | RUDY BOISSY
Nouvelle | LYON NÉCROPOLE

Rudy Boissy | Eglise Saint-Paul, Lyon 5e | © Octo Kunst

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“Putain j’en ai marre… j’en ai marre… j’en ai marre…”
Voilà ma litanie du moment, ma voix passant du sarcasme à la colère pour terminer brisée. Bien qu’abattu, j’entretiens le soupçon d’espoir qu’en répétant cette phrase, une idée surgira tel un diable de sa boîte, me prenant enfin en main pour sortir de cette dépression qu’aiguise invariablement cette fête de merde.
Je m’arrête devant l’église St-Nizier, plusieurs techniciens s’activant à faire les ultimes réglages.  Un avant-goût du spectacle se joue sur les murs de cette vieille bâtisse. Un jeu d’ombres et de lumières se met alors en branle, s’agrippant au relief de l’église. Mes yeux fascinés traquent cette danse soumettant ce bâtiment religieux à son joug pour le contraindre à prendre vie. Des ombres escaladent la façade, animées par un dessein qui m’est alors inconnu. Elles semblent avoir plus de volonté et de vie que moi. Puis tout s’éteint. Une voix hurle quelque chose d’incompréhensible à un des techniciens. Mais ces hurlements semblent m’être destinés pour me rappeler que ce spectacle m’est défendu, m’intimant l’ordre de retourner me terrer avec mes pairs. Docilement, connaissant ma place dans ce monde, je me remets alors à arpenter les rues sans but, voulant juste jouir de cette dernière journée de libre circulation.
La dépression envahit tout mon être. J’imagine les rues bondées, les enfants et les parents réunis lors de cette célébration festive. Et moi cloîtré dans mon neuf mètres carrés avec l’interdiction d’en sortir. Qu’ai-je fait pour mériter cette condamnation ?
Comment en est-on arrivé là ?
Comment un progrès peut déboucher sur une ségrégation ?
Le business de la mort a toujours été très lucratif. Mais tout est perfectible, et il existe des personnes pour trouver un moyen de rentabiliser davantage le désarroi engendré par la mort d’un proche. L’idée est simple, il a juste manqué à l’homme les moyens technologiques pour l’appliquer. Accablé par le tourment, qui n’a pas souhaité en son for intérieur ressusciter son être aimé ? Le bond technologique accompli, une brochette de commerciaux à l’affût courtisent maintenant ces êtres esseulés, prêts à profiter de leur douleur pour vendre le nouveau procédé de l’entreprise NanoLife.
Chaque ressuscité est financé par sa famille qui s’acquitte d’un forfait de durées variables durant lequel le défunt est maintenu en vie. En revanche le zombie ou le nécro, comme les appellent les vivants,  payent aussi son tribut à la société en plus d’être un citoyen de seconde zone. Les droits de l’homme, c’est bon que pour les vivants. Les ressuscités restent une aberration pour la majorité de la population. Et j’ai largement partagé et diffusé cette idée de mon vivant, jusqu’à ce que ma mère tombe sous le charme des sirènes de NanoLife. En échange de ses économies accumulées tout au long de sa vie, me voilà ressuscité en source de revenus pour cette multinationale. J’ai malgré moi traversé le miroir. Au début je me suis haï, puis j’ai lentement reporté cette aversion sur les vivants.
Et avouons-le, les nécros c’est pratique dans de nombreux domaines. Ils ont la chance d’avoir une seconde vie et peuvent bien s’épuiser à travailler dans des sphères que les vivants de notre cher pays ont désertées massivement. Pour moi, c’est le nucléaire. Quelle maigre contribution que de se taper des maux de têtes et nausées à réparer les fuites de ce taudis qu’est devenue la centrale du Bugey. Cette merveilleuse technologie de NanoLife réparant perpétuellement mon corps. Enfant de ce Prométhée moderne, je découvre la souffrance d’avoir le foie perpétuellement dévoré par l’aigle libéral. Mais bien sûr, je suis enchanté de rendre service en échange de ma seconde vie.
Putain, j’aurai préféré être bouffé par les vers ou partir en fumée dans un crématorium.
J’en suis arrivé à prier pour que ma mère ne puisse plus payer pour ma survie. Je crois même que je la déteste elle aussi.
Mais encore faut-il que mes prières soient entendues par quelqu’un. Et franchement vu ce que l’être humain a fait de moi, si Dieu nous a fait à son image, il doit être un sombre fils de pute. Je ris à cette pensée alors que les lyonnais vont célébrer dans quelques jours la vierge Marie, enfin s’il y a encore des gens pour se souvenir de l’origine de cette fête.
Mes prières seront-elles entendues par l’ange rédempteur ? Aussi déchu soit-il.
“J’en ai marre… J’en ai marre… J’en ai marre…” Ma voix suinte maintenant la lassitude. Le diable reste toujours tapi au fond de sa boite.
La dépression que semble partager tous les ressuscités n’arrange en rien notre image. Dans cet  état, alors que j’erre dans les rues, ma démarche doit  quelque peu évoquer celle des zombies de ces vieux films de la fin du XXème siècle.
Me voilà sur le bord de la Saône. Que se passerait-il si je me jette à l’eau ? Pas grand chose à part la souffrance de l’asphyxie, on irait juste me repêcher un peu plus loin. Pas question de gâcher la source de revenus que je suis.
Je m’assois au bord du quai, laissant mes jambes pendre à quelques centimètres de la surface puis je m’égare à nouveau dans mes pensées.
Non content de soutirer les économies des familles en deuil et d’exploiter les nécros, ces derniers n’ont pas les mêmes droits que les vivants. Nous sommes prohibés de toutes les grandes manifestations culturelles de la ville et dans de nombreux bars, restaurants, cinémas, et autres lieux publics.
Nous sommes devenus la cible d’une nouvelle ségrégation, la morale ne s’applique pas pour nous. Les Hommes peuvent enfin exprimer librement leur besoin de discrimination. Aucune institution ne les rappelle à l’ordre, toutes les religions nous maudissent, pas de SOS-Zombies pour nous. Non, tout le monde s’en fout, nous sommes devenus un exutoire pour les vivants et incarnons physiquement l’appétit de haine de l’Humain.
Et le plus drôle dans tout ça, c’est que les nécros ne peuvent pas se suicider. Alors qu’on nous a arrachés au repos éternel, on nous dépossède aussi de la liberté de clamser. Seul NanoLife décide quand nous mettre hors service, une entreprise privée possède enfin le droit de vie et de mort.
Mes yeux fixent l’eau trouble du fleuve, comme hypnotisés par les rides formées par le courant. Bien qu’esquinté par la pollution humaine, le cours d’eau reste vivant et semble même posséder une âme, au contraire de la carcasse vide de mon corps qui en est  dénué. Est-ce que l’âme réintègre le corps lorsqu’on est ressuscité ? Pour l’Eglise ça n’est clairement pas le cas, et exceptionnellement, je partage son opinion.
Lassé par la vitalité de ces flots, je me lève pour  rejoindre doucement mon minuscule studio.
La nuit tombe et déjà les éclairages s’illuminent, me vomissant au visage un avant-goût de la fête. Mes yeux irrémédiablement attirés par les préparatifs, s’agitent de gauche à droite. Révoltés par cette débauche de festivités, mes jambes pressent le pas, me poussant à abréger ce calvaire. L’attaque de panique s’empare de mon corps, mon t-shirt est trempé sous ma veste, l’air me manque. Chaque mètre qui me rapproche de mon domicile est une victoire. Puis la porte à peine claquée que le succès de cette course contre moi-même est célébré par le  contenu de mon estomac jaillissant dans l’évier. Tout juste le temps de me calmer et je prends quelques affaires. Je vais rejoindre mes pairs à la centrale du Bugey et me torturer à faire des heures, nourrissant l’espoir d’avoir un peu de temps libre par la suite. J’en suis réduit à préférer cette souffrance à celle de rester chez moi rongé par le vacarme du bonheur des vivants.
“J’en ai marre… J’en ai marre… J’en ai marre…” La dernière intonation crache le refus de cette litanie.
Je sens le diable exercer une pression sur le couvercle de la boite, puis il surgit avec une violence inouïe. Comme pris d’un orgasme, mon corps et mon être sont envahis d’un sentiment de libération. Qu’elle soit bonne ou pas, prendre une décision est un plaisir sans nom, j’ai enfin l’impression d’être en vie.
Cette année je serai sur le site du Bugey, mais pour la première fois de ma seconde vie, je suis habité d’une volonté propre et d’un dessein. Et il y aura beaucoup à faire. Que les vivants profitent bien de leur fête des lumières, le Porteur de Lumière a enfin pris la route.

La fête bat son plein et cette fois j’en profite avec excès. Deux jours à écumer les bars et les salles de concert. Au sein des murs de l’ancien hôtel de ville s’abat une débauche de violence sonore flanquée d’un relent de bière et de l’odeur âcre de la transpiration. Engloutissant ma pinte, je regarde un groupe torturer ses amplis comme pour faire s’effondrer les murs. Je profite de la fête en compagnie d’une charmante nécro, ma compagne de la soirée, dont les formes me font estimer  la chance d’être enfin vivant. Me rendant au bar pour remplir mon verre, je sens une tape sur l’épaule, je me retourne et un gars me sourit, n’essayant même pas de parler dans ce volume sonore. Je lui rends son sourire et il me tend une bière que je saisis le remerciant d’un signe de la tête. Je ne le connais pas, mais j’étais devenu une véritable célébrité au sein des nécros. Il devait faire parti de ceux qui étaient en fin de contrat avec NanoLife et avec notre nouvelle autonomie financière acquise, il jouissait d’un sursis de plusieurs années.
Je trinque avec ma compagne. Impossible de remettre son prénom. Peu importe, en ces festivités et cette profusion d’alcool, les rencontres se font, se consomment puis se défont aussi rapidement. Aujourd’hui nous sommes le huit décembre, un peu plus d’un an après que j’ai pris ma décision, une date qui avait une forte valeur symbolique. Nous étions l’antithèse de cette fête, nous avions envahi la ville et tous les vivants avaient fui. Marie n’avait pas pu les sauver et nous célébrons cette nouvelle ère. Nous sommes en vie.
Malgré les pressions du gouvernement, NanoLife n’avait fait aucune représaille. Il avait été facile de les impliquer directement, la moralité d’une multinationale étant très versatile quand des gains conséquents se présentent. Le bon contact, la bonne enveloppe, les bons avocats et le terrorisme reste un business comme les autres.
Accoudé au bar, je sens les basses trembler dans tout mon corps, le groupe semble vouloir s’improviser en démolisseur en jouant le plus fort possible pendant que je bois cette bière bon marché. Elle est dégueulasse, mais elle a le goût de la liberté.
Et j’ai besoin de boire. Pas pour oublier le sang que j’ai sur les mains, mais pour célébrer cette nouvelle ère. Quand on a déjà perdu ce qu’on a de plus précieux, on devient d’une redoutable efficacité, les scrupules disparaissent très vite. Comme tous les peuples, on a droit aussi à notre terre promise. Et sans légitimité historique, on se la procure par la force. C’est ce qu’on a fait. Lyon et ses alentours sont devenus notre terre promise. Et la fierté garde l’ascendant, étouffant toute culpabilité et l’acculant dans les sombres recoins de mon être.
J’avais craint le chaos après la catastrophe, mais les nécros se sont organisés très rapidement et c’est un ordre naturel qui s’est instauré où chacun travaille pour le bien commun. Puis j’ai vu tous ces nécros faire de la musique, de l’art, j’ai compris que nos cerveaux sont très productifs. La ville a pris vite une autre allure et est devenu paisible à vivre. Les représailles du gouvernement ont été modérées car nous avons su nous entourer en amont de notre action, nous laissant le temps après la catastrophe de nous organiser, de reprendre les infrastructures et relancer l’économie de la ville.
La seule chose qui m’attriste, ce ne sont pas les millions de morts ou de malades qui vont résulter de la catastrophe. Non j’en n’ai rien à foutre. Et heureusement pour ma santé mentale, je hais encore les vivants et n’éprouve donc guère de pitié envers eux. La culpabilité restera repoussée dans les ténèbres de mon esprit encore un long moment. Mais c’est la nature qui allait être dans un piteux état durant de nombreuses décennies et l’inconfort qu’on peut ressentir par la pollution. Voilà le prix à payer pour notre autonomie.
Il est temps de me libérer de ces pensées et de profiter pleinement de cette soirée. J’abandonne ma compagne et ce concert pour chercher un nouvel eldorado où étancher ma soif de vivre. En quittant l’hôtel de ville, je n’entends plus que les basses lourdes et profondes. Dans la rue, toute la population arbore fièrement le tatouage imposé sur le front par NanoLife lors de chaque résurrection. Quelques mois plus tôt il restait un signe de discrimination. Mais de ce signe nous en avons fait notre drapeau.
Les rues sont bondées. L’exode des nécros vers la première nécropole a été massif, même de nombreux européens ont immigré. Un orchestre symphonique dont la performance n’a pas à rougir des plus prestigieux orchestres, a déjà investi l’opéra qui domine l’esplanade. M’en éloignant, je plonge doucement dans les rues étriquées de Lyon, remontant doucement sur les pentes de la Croix-Rousse, les nécros saouls et joyeux dansant sur les trottoirs et la chaussée. Trois filles déjà bien entamées par l’alcool, m’accostent et partagent avec moi une bouteille que je ne peux refuser, puis l’instant d’après me voilà  dans un bar, intégré à un nouveau groupe d’inconnus. Les gens s’amusent sans limite. Ils abusent des liqueurs, des tords boyaux et autres infects nectars coutumiers, non pour oublier, mais car ils ont enfin un avenir.
Comment une des pires catastrophes avait ouvert la voie à une nouvelle ère ?
Tout a été si simple, les vivants ont été trop confiants. Ils n’ont pas su imaginer l’inconcevable. En peuple opprimé, il a suffi d’une simple étincelle pour encourager les nécros à briser les chaines et renverser leurs oppresseurs.
Saboter la centrale du Bugey et créer la plus grande pollution radioactive de tous les temps n’a finalement été qu’une formalité.
Le diable avait surgi de sa boite avec une violence inouïe, apportant la lumière et la révolte. Il danse encore au bout de son ressort jouissant de son œuvre.

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Lecture audiobook | Rudy Boissy
Prise de son | Rudy Boissy
Crédit photo | Rudy Boissy | Eglise Saint-Paul, Lyon | © Octo Kunst