08 | AOÛT | CÉDRIC RASSAT

Auteur | CÉDRIC RASSAT
Nouvelle | L’ÉCLIPSE

Cédric Rassat | Quai Fulchiron, Lyon 5e | © Octo Kunst

Cédric Rassat | Quai Fulchiron, Lyon 5e | © Octo Kunst

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A 4h, j’étais dans la rue. Un souffle léger soulevait discrètement les feuillages des platanes qui ornent le bord Saône, entre le pont Kitchener et la passerelle Saint Georges, et je me tenais là, debout, les pieds nus, éberlué par l’intensité de ce silence qui semblait avoir figé d’un coup tout le voisinage.

Sous mes pieds, le bitume encore chaud me rappelait que la nuit ne suffirait sans doute pas à calmer les chaleurs oppressantes qui s’étaient installées en ville depuis quelques jours. L’atmosphère était lourde, un brin irréelle, et une certaine électricité semblait flotter dans l’air. Sur ma gauche, les façades éteintes des immeubles de Saint Georges posaient sur le quai un regard sombre et inquiétant. Intimidés par le silence, les derniers insomniaques avaient dû choisir de se réfugier dans la pénombre… Devant moi, à une dizaine de mètres, un vélo abandonné gisait bêtement sur le sol. A le voir posé ainsi, presque en travers de la route, on pouvait songer que son propriétaire avait dû vouloir échapper à une menace aussi soudaine qu’inattendue. Et je ne pouvais m’empêcher de voir dans cette image une lueur étrange de pré-Apocalypse… Sur ma droite, en contrebas, la Saône était, elle aussi, étonnamment calme et silencieuse. En m’approchant un peu, je constatais qu’elle ne coulait visiblement plus. Aussi incroyable que cela puisse paraître, elle s’étendait là, sans le moindre bruit, telle une immense flaque d’huile qui se serait infiltrée entre la colline de Fourvière et les vieux quartiers de la Presqu’île. Pendant quelques instants, je restais là, un peu stupéfait, à regarder cet onctueux cours d’eau, parfaitement immobile, au cœur de cette intrigante nuit d’été. Sur ce quai comme sur celui d’en face, tout semblait donc s’être mystérieusement figé. Depuis quand les voitures avaient-elles cessé de circuler ? Hier encore, vers 20h, tout semblait normal… Était-il possible qu’ils soient déjà tous partis  ?

Hier soir, c’était le 1er août. Un vendredi. Traditionnellement (enfin, disons que l’usage a fait que…), ce premier week-end du mois d’août est aussi le moment de l’année où la ville atteint son plus faible taux d’occupation. Ceux que l’on désigne généralement comme les « Aoûtiens » viennent tout juste de fuir vers d’autres horizons, alors que leurs prédécesseurs, ceux que l’on appelle communément les « Juillettistes » (et qui, pour des raisons culturelles, éthiques et aussi, avouons-le, un peu par orgueil, ne se comportent jamais comme des « Aoûtiens »), cherchent encore n’importe quel prétexte pour retarder au maximum le moment de leur retour. Le premier week-end d’août est donc, pour la majorité des grandes villes françaises, une sorte de moment perdu au cœur de ce vaste chassé-croisé, une séquence floue et indéfinie qui laisse chaque cité plus ou moins à l’abandon. Mais ces deux journées sont aussi celles que la plupart de ses derniers résistants, ceux qui, par malheur ou par obligation, ne partent pas en vacances, choisissent pour s’évader malgré tout, in fine. Or dans une ville comme Lyon où, quoiqu’on en dise, l’impact du tourisme demeure relativement limité, le cumul de ces exils temporaires et de ces retours retardés crée inévitablement une différence notable dans la perception que l’on peut avoir de l’espace urbain.

Ces deux jours perdus au milieu de l’été deviennent donc une sorte de parenthèse étrange au cours de laquelle la ville s’ouvre sur le néant. Des espaces insoupçonnés se libèrent alors, tandis que d’autres retrouvent les dimensions qu’ils avaient à l’origine et que la politique urbaine avait, pour diverses raisons, réduites. La place Bellecour se déleste de sa grande roue, de ses estrades de radio crochets et de ses terrains de pétanque occasionnels et cesse donc, provisoirement, d’être une place de village informe et racoleuse pour redevenir enfin l’espace vide le plus vertigineux de tout le centre-ville. Le flux et le reflux de l’activité humaine qui, d’ordinaire, irriguent en continu les artères de la ville, se réduisent considérablement et les bâtiments, abandonnés par leurs occupants et déconnectés de leur fonction première, commencent à ressembler sérieusement à la vieille carcasse d’une bête abandonnée en plein désert. Le temps d’un week-end, donc, la ville renonce à son bourdonnement quotidien et se libère de toutes formes d’activités superflues pour se révéler, dans sa réalité la plus crue, au regard des derniers enracinés, ceux qui n’ont ni les moyens ni le courage de quitter Lyon en plein été, ne serait-ce que pour quelques jours.

A 4h, donc, j’étais dans la rue, debout au beau milieu du quai Fulchiron et je ne savais même pas vraiment pourquoi j’étais descendu. Mes jambes étaient lourdes et mes muscles encore engourdis par le demi-sommeil qui m’avait péniblement traîné jusqu’à cette heure perdue de la nuit. Je ne comprenais rien à ce que j’observais autour de moi et je me demandais si je n’étais pas simplement en train de délirer. A cet instant précis, je n’avais plus qu’une seule envie, celle de m’étendre là, sur le bitume, tel un vieux chien fatigué. De m’étendre là, n’importe comment, et de souffler enfin.

Samedi matin, aux alentours de 9h. Je pars courir sur les quais. La Saône coule tout à fait normalement, mais le vélo est toujours posé au même endroit, presque en travers de la route. Je le déplace donc d’un mètre ou deux avant de reprendre ma course. Cette fois, il n’y a vraiment plus personne. Cela se voit au premier coup d’œil. Le trafic est quasi-inexistant, les espaces se sont dégagés le long du quai et les rares habitants qui auraient pu avoir l’idée de traîner dans les rues de Lyon par cette chaleur ne sont, d’évidence, pas encore levés. Alors que ma foulée se déroule avec souplesse et élégance (j’exagère à peine) sur le trottoir, je ne peux m’empêcher de penser aux premiers mots de la chanson « Drover » de Bill Callahan. « The real people went away… » Les « vrais gens« , donc, ceux qui font la vie de la cité tout au long de l’année, sont partis et il ne reste plus que les sans-grades, les bras cassés, les pauvres et tous ceux qui, tels des hallebardiers du jeu social, restent le plus souvent dans la marge. Bref, il ne reste plus que des mecs comme moi, des mecs qui, par exemple, auraient naturellement trouvé leur place dans le quartier de Saint Georges, à quelques mètres à peine de la fameuse « rue de la Quarantaine ». Et ce qui aurait pu être pathétique s’avère, au contraire, parfaitement électrisant, puisque, le temps d’un week-end, cette même marge investit le centre et prend subitement le contrôle de la ville.

Bien sûr, dans sa chanson, Callahan ne fait pas vraiment allusion à l’exil saisonnier des citadins pressés de fuir vers de nouveaux horizons et évoque plutôt à la fuite forcée des habitants du sud des Etats-Unis à l’approche de l’ouragan Katrina. La chanson apparaît au début de son album « Apocalypse ». Ici, fort heureusement, pas de tornade ni de fin du monde, même si les rideaux de fer baissés par la plupart des commerces pourraient suggérer l’imminence d’un bombardement ou d’une épidémie de peste noire.

Je cours sur ces quais depuis une bonne douzaine d’années. Au début, je courais depuis le quartier de Saint Georges jusqu’au pont du maréchal Koenig, puis je me suis dit que je pouvais pousser jusqu’à la passerelle Masaryk. Souvent, je me demande pourquoi je cours comme ça. Je sais bien que je ne le fais pas pour l’exercice, en tout cas pas seulement, et certainement pas, non plus, pour « œuvrer à ma propre destruction », comme le suggérait Baudrillard. Non, je crois que si je cours, c’est avant tout pour m’offrir un certain temps de réflexion, pour laisser le champ libre à la circulation anarchique des idées. Mais, pour être tout à fait honnête, je me demande aussi s’il n’y a pas, derrière ce comportement, le besoin latent de m’inscrire mentalement dans la ville. De fait, lorsque je cours le long des quais de Saône, je creuse une sorte de sillon invisible, un sillon mental, virtuel, qui me permet, avant tout, de me convaincre moi-même de ma propre appartenance à cet espace urbain. Enfin, je crois.

Ce matin, les conditions de course sont presque idéales. Il fait chaud, certes mais la température est encore supportable. Le vide et le silence ont transfiguré la perception que je pouvais avoir de ce parcours que je connais pourtant par cœur. Le moment est rare et il est important de savoir en profiter. Le temps est retrouvé. Il s’étire et dure à nouveau « plus longtemps ». Dans quelques minutes, la magie de cette brève sensation d’éternité aura disparu. Elle ne dure jamais, de toute façon. Mais, à cet instant précis je sais que tout, vraiment tout, peut arriver.

A mi-parcours, alors que j’arrive au bout du quai Pierre Scize, j’aperçois un type qui redescend la Saône en canoë. La rivière a rarement été aussi tranquille et le bonhomme pagaye sereinement en regardant la ville se dévoiler petit à petit, sur chacun des deux quais. En le voyant circuler ainsi en plein milieu de la Saône, je me dis que ce type a tout compris, qu’il a trouvé une autre façon de s’approprier l’espace urbain et que j’aurais bien aimé faire comme lui. Depuis l’un des bas-ports situés en-dessous du quai Pierre Scize, j’interpelle donc ce plaisancier en canoë et je lui lance : « Vous avez eu une grande idée ! » Autour de nous, il n’y a pas un bruit. Le type doit être à une vingtaine de mètres de moi, il me répond sans crier, je l’entends parfaitement. « Désolé, je ne vous entends pas ». Surpris, je lui réponds quand même avec enthousiasme : « Vous avez la Saône pour vous tout seul, ça doit être super de… » Mais ce connard continue de pagayer, sans même chercher à entendre ce que je cherche à lui dire. Je suis soufflé.

Il doit être environ 14 heures. Je marche en direction du quartier de Saint Jean. J’ai envie d’acheter le journal et de prendre des nouvelles du monde. Aujourd’hui, même les réseaux sociaux tournent au ralenti. Quelques photos sont apparues ici ou là, mais rien de bien palpitant. Valérie a pris un coup de soleil à Phoenix, David a perdu sa valise à Singapour, Guillaume s’emmerde dans le Jura et Charlotte attend son avion à Londres. Les infos locales ont évoqué le risque d’un pic de pollution pendant le week-end. Il y aurait un taux alarmant de particules dans l’air. Une pollution invisible, donc, mais que personne ne parvient à stopper et qui finira sans doute par tous nous tuer. Il n’y a plus personne en ville, mais la pollution, elle, est bien là, un peu partout dans l’air. La population a disparu, mais grâce au génie visionnaire de feu Louis Pradel et à son idée sublime de faire passer l’autoroute A6 au milieu de la Presqu’île, la moitié de la France et une bonne partie de l’Europe traversent encore quotidiennement la ville du nord au sud et du sud au nord. D’une certaine manière, c’est un peu de son souvenir qui pollue la ville sous la forme de ces particules invisibles…

A un feu rouge, près de la passerelle Saint Georges, une jeune femme ressemblant vaguement à Farah Fawcett se remet un peu de rouge sur les lèvres en se regardant dans le rétroviseur de sa décapotable. Le feu passe au vert, puis à nouveau au rouge, mais la jeune femme reste imperturbable. Elle s’en fout, elle a la vie devant elle. Son autoradio diffuse « Alone Again, Naturally » de Gilbert O’Sullivan. Je trouve que ça fait un peu beaucoup ; on dirait une mise-en-scène. Puis Farah Fawcett se tourne vers moi et me lance un sourire éclatant. Je suis surpris, le feu passe au vert, elle démarre et je n’entends plus Gilbert O’Sullivan.

J’arrive place Benoit Crépu et je constate qu’il n’y a véritablement plus personne dans le quartier. Il fait toujours aussi chaud. Le soleil est à son zénith, ou presque, et j’avance d’un pas lent et totalement relâché en direction du marchand de journaux. Je sais que j’ai tout mon temps et que je peux pratiquement faire ce que je veux. En fait, si je m’allongeais là, maintenant, sur les petits pavés de la place Crépu, personne ne se rendrait compte de rien. Je pourrais m’allonger là, n’importe comment, tel un vieux chien fatigué et me prélasser au milieu de la rue, sous le soleil qui, lui, resterait à son zénith. De toute façon, je ne risque rien ; le quartier est désert, je n’ai pas croisé le moindre piéton depuis au moins cinq minutes et je suis quasi-sûr qu’aucun des habitants de cette place ne va s’installer à sa fenêtre avant la fin de l’après-midi. Bref, plus j’y réfléchis et plus je me dis que je devrais vraiment m’allonger là, tel un vieux chien fatigué. Prendre la liberté de le faire serait, pour moi, une façon de m’inscrire dans la ville, de m’approprier un bout de territoire et de profiter enfin de toute cette liberté que m’offre ce week-end d’exilé dans ma propre ville. La population a disparu, le temps est infini et je peux prendre la liberté de faire absolument n’importe quoi comme, par exemple, m’allonger là, n’importe comment, sur le sol, tel un vieux chien fatigué. Je peux le faire et j’irai même jusqu’à dire que je devrais le faire.

Je ne suis pas couché sur le dos, mais sur le flanc droit. Je me suis couché là, un peu n’importe comment et mes bras ne bougent pas. Le soleil est à son zénith, mais je m’en fous. Je suis allongé là, sur le sol de la place Benoit Crépu, comme un vieux chien fatigué, je suis libre et je souffle. Enfin.

- Joseph ?
- Hein ?
- Joseph, c’est bien toi ?
- Quoi ?
- Est-ce que ça va ?
En contre-jour, le type est assez méconnaissable.
- Tu veux que je t’aide ?
- Moi ?
- Tu ne te sens pas bien ? Tu veux que j’appelle du secours ?
- Mais qui…
- C’est moi, Christophe… Christophe, du lycée Saint Just.
- Le lycée ? Mais, euh… Attends, je me relève…
- Tu sais que j’ai divorcé ?
- Tu étais marié ?
- Oui, mais je n’en pouvais plus. Tu sais, tu fais des efforts, et puis… Tu ne saurais pas où je pourrais faire la fête ?
- La fête ? Mais…
- Ben oui, je suis encore jeune ! Et puis, surtout, je suis libre !
- Mais, enfin… Ça fait combien de temps que…
- Et toi, t’es marié ?
- Moi ? Non…
- Donc tu dois savoir où on peut faire la fête !
- Euh, tu sais, ce week-end…
- En tout cas, ne te marie pas ! Ça n’apporte que des emmerdes !
- Ecoute, je… On était ensemble au lycée ?
- Mais oui, enfin… En terminale ! J’avais les cheveux longs, je parlais peu…
- Les cheveux longs ?
- Oh, dis donc, ça fait un bail !
- Ah oui, ça…
- Au fait, est-ce que tu te souviens de Laurent Dubreuil ?
- Euh non, pas trop…
- Mais si, enfin… Un gars avec des lunettes…
- Euh…
- Eh ben, figure-toi qu’il est mort !
- Ah bon ?
- Oui. L’année dernière, un cancer, blam !
- Merde… Oh, tu sais, je ne le connaissais pas vraiment…
- Ah ?

J’écoute ce Christophe depuis trois minutes, mais j’ai vraiment beaucoup de mal à me souvenir de lui au lycée. Je ne comprends pas pourquoi il me raconte tout ça.
- Bon, en tout cas, ça m’a fait plaisir de te revoir ! Il faudra qu’on boive un coup, un de ces jours !
- Oui, euh…
- T’es sur Facebook ?
- Euh, c’est-à-dire que…
- C’est génial, ce truc ! J’ai retrouvé plein de vieux potes ! Presque toute la classe de terminale !
- Ah ?
- On s’était perdus de vue depuis mon mariage… Tu sais ce que c’est…
- Euh…
- Ah ben non, tu ne sais pas. Bref…

Christophe me salue et commence à tourner les talons. Puis, après quelques mètres, il se retourne à nouveau et me lance :
- Au fait…  Quand on était au lycée, tu me trouvais sympa ?
- Pardon, mais… Comment ça ?
- Eh ben, je ne sais pas… Est-ce que tu penses que les autres ont gardé un bon souvenir de moi ?
- Euh, oui, sans doute… Enfin, je n’en sais rien. Je ne sais pas quoi te dire, en fait… C’est difficile comme question.
- Tu sais, à l’époque, tout n’allait pas très bien dans ma vie… Mais je peux être très marrant !

Puis, après un silence, Christophe me dit : « Allez, à dans quinze ans ! »
Et il s’en va.

Il est 19h. Je bois une bière à la fenêtre de ma chambre. Je me demande si les particules invisibles sont encore là… Un peu plus bas, sur le parking, un voisin arrive en traînant sa valise. Il a le visage écarlate et se retourne vers sa femme en lançant : « C’est toi qui a les clés de la boîte aux lettres !  ».
Demain, les autres reviendront à leur tour et la vie reprendra son cours normal. L’éclipse sera terminée.

 

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Lecture audiobook | Fabien Thévenot
Prise de son | Fabien Thévenot
Mix | Flo M.
Photo | Cédric Rassat, Quai Fulchiron, Lyon 5e, © Octo Kunst