07 | JUILLET | PHILIPPE DESCHEMIN

Auteur | PHILIPPE DESCHEMIN
Nouvelle | LE PARC DES ANIMAUX

Philippe Deschemin | Parc de la Tête d'Or | © Octo Kunst

Philippe Deschemin | Parc de la Tête d’Or | © Octo Kunst

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Ce matin là, le soleil se levait, comme tous les  jours, fidèle à lui-même et déversant ses rayons sur l’ensemble de la ville. Les oiseaux se mirent à chanter, les feuilles tremblaient sous le vent printanier alors qu’une petite révolution couvait au sein du Parc de la Tête d’Or.
L’ordre des choses était sur le point de changer. Gérard, le petit canard, en sa qualité d’édile sortant, avait convoqué le conseil représentatif des animaux du Parc de la Tête d’Or en vue des prochaines élections.
Il était six heures et trente minutes. Ce matin là, il mit sa timidité de côté, prêt à siéger en véritable chef. Il était fier de lui, déterminé à défendre son projet pour un Parc à l’image de sa sainte idole, Aline Madeline.
Aujourd’hui, peu importait les railleries dont il était souvent et malheureusement l’objet, Gérard était persuadé qu’il finirait par entrer dans l’histoire, qu’il y pénétrerait par la grande porte, aux côtés de tous les grands édiles qui s’étaient succédé sur le trône de l’immense et majestueux Parc de la Tête d’Or.
Tous les acteurs majeurs de la vie du Parc étaient présents, une véritable cour d’Ancien Régime tenue par une main de fer et surtout grâce à… l’argent. Tout ce joli petit monde avait prêté allégeance à Gérard. Ce dernier avait eu l’intelligence de les soudoyer avec des promesses en tout genre et l’illusion d’une vie meilleure. Pour la plupart, ils étaient soit pétris de cupidité et avides de pouvoir, soit parfaitement idiots, et parfois un peu tout cela réuni.
Ce matin-là, le soleil rayonnait de mille feux et la réunion battait son plein. L’ordre du jour était la coordination du comité de soutien de Gérard. Les choses n’avançaient pas suffisamment à son goût, l’édile était en pleine fureur.

« Vincent ! Je t’ai déjà dit mille fois que ce n’est pas parce que tu es en charge du festival des Nuits Gazouillis que tu dois me parler comme ça ! Si je n’étais pas celui que je suis, tu ne serais pas celui que tu es ! Arhhhhh ! C’est moi qui ai fait de toi ce que tu es ! J’en ai assez ! Assez ! »
Vincent ne pipait mot. Il avait pour habitude de renvoyer à son équipe le mépris qu’il recevait quotidiennement. Et là, pourtant, le phacochère du Parc, se demandait s’il lui était possible d’en supporter davantage. L’an passé, il avait échoué à sa mission de faire accéder le Parc au statut de « Capitale de la culture » et Gérard lui en voulait à mort. Pourtant, nul ne savait pourquoi, il lui avait toutefois confié la direction de son comité de soutien. Les résultats n’étaient pas au rendez-vous et l’ensemble des citoyens du Parc se rendait compte que ce comité n’était qu’une vaste blague, puisque composé uniquement de personnes financièrement dépendantes de l’édile.
Près de Vincent, se trouvait Jojonékian. L’animal était imposant. Le gigantesque pachyderme aurait pu, avec une seule de ses pattes, écraser la moitié de l’assemblée ici présente. Pourtant, à l’observer, on se rendait bien compte que sa volonté égalait sa puissance physique. Il était l’impotence incarnée.
Alors que Gérard continuait à pester contre ce pauvre Vincent, personne n’osait prendre sa défense, même pas Jojonékian.
Gérard terrifiait littéralement son monde.

Agressivement, il reprit :
« Le Parc c’est moi ! »
Timidement et maladroitement, Vincent tentait de s’exprimer :
« Oui, mais tu sais… si… notre festival ne connaissait pas tant de succès, vous en auriez peut être moins. »
Gérard le regardait avec circonspection. Décidément inspiré, l’immonde phacochère reprit : « Si les jeunes votent pour vous, c’est aussi grâce à nous… »
Rien n’y faisait, Vincent était pitoyable comme à chaque réunion de campagne électorale. Il s’exprimait comme le plus idiot des phacochères et son élocution était si hésitante qu’il donnait toujours l’impression de s’excuser. Le mépris était le sentiment dont il était le plus souvent l’objet. Son entourage profitait amplement de son statut social et de sa position tout en le dédaignant ouvertement. Autour de lui tournoyait un nombre incalculable de jeunes bêtes, rapaces, attirés par les strass et les paillettes. Dans le Parc vivait mille espèces d’animaux, tous plus différents les uns que les autres, mais ayant une caractéristique commune, celle des pies voleuses attirées par ce qui brille.

Dans un battement d’aile, Gérard descendit de l’estrade, qui lui servait de trône mais aussi de perchoir, lui permettant d’avoir à l’œil toute l’assemblée. Furieux il se jeta sur Vincent, lui asséna quelques coups de bec tout en criant : « Un parc ! Un peuple ! Un édile ! ».
Pourtant coutumière du fait, l’assemblée restait médusée. Au dernier rang, Odile, porte-parole des koalas et tête de liste dans le premier district, interrogea son voisin singe capucin :
« “ Un parc, un peuple, un édile ! ” ? Ça sonne pas mal comme slogan de campagne, non ?
— Je crois que ça a déjà été utilisé. Il faut faire une recherche », lui répondit Walter.
Tout en continuant à frapper de son petit bec jaune le malheureux Vincent, Gérard criait :
« Ta programmation c’est de la merde ! Si je ne dépensais pas tout cet argent dans la communication, personne ne viendrait à ton truc que… que vous osez appeler festival ! »
Puis il continuait à clamer : « Un parc ! Un peuple ! Un édile ! »
Jojonékian avança sa trompe de manière à séparer tout en douceur Gérard et Vincent. Le canard stoppa net, laissant ce pauvre Vincent sanglotant. Tout en s’essuyant le front, fatigué par l’effort, il reprit à voix basse :
« Bon, ou en étions-nous ? »
Gérard tournoyait tout en réfléchissant et en marmonnant : « Un parc… un peuple… un édile… ». Cette formule lui parut résumer totalement sa pensée et son objectif.
Alors que l’assistance muette le regardait fixement, il pointa du bec Jojonékian :
« Quel est notre slogan de campagne ? »
Jojonékian fut surpris par la question, perdu dans ses pensées et bien trop occupé à regarder dans les décolletés de la gente féminine obnubilée par la scène de violence. Sa grande taille lui offrait une vue imprenable. Il fit mine de réfléchir et répondit :
« Le Parc évidemment. »
Gérard se donna quelques secondes de réflexion puis reprit.
« Que pensez-vous de : “Un parc, un peuple, un édile ?”
— Il me semble que ça a déjà été pris votre grandeur. »

À ce moment-là, une voix fluette s’éleva du fond de l’assemblée :
« Je trouve ça si beau, si grand et poétique ! Ô que vous êtes bon Gérard ! »
Gérard chercha du regard l’animal qui venait de parler. Ses yeux finirent par se poser sur un petit singe. La déception le gagna. Il lâcha :
« Arrêtez vos flatteries Walter. Vous n’êtes qu’un vil laquais ! »
Walter, le singe capucins, dirigeait la Villa Gilette. Amateur de bons mots et de littérature humoristique, il ne put se retenir de rire. Alerté par les pouffements qui se propageaient dans l’assemblée, Gérard s’arrêta, bondit comme il put à travers la petite allée de la roseraie où se tenait la réunion. Avec défiance, il posa son bec contre le front de Walter, qui, pris de frayeur, enroula sa queue au poteau derrière lui. Gérard attendait une réponse en tapotant de son pied palmé et en hochant la tête de gauche à droite. Walter ne disait mot. Gérard, les yeux emplis de colère et la voix orageuse lança :
« Votre problème à vous, les pseudos intellectuels, c’est que vous faites les marioles. Toujours, toujours ! Mais devant l’adversité il n’y a plus personne. C’est comme ton copain Béchamel, vous jouez les va-t-en-guerre mais vous êtes des couards. Sur le théâtre des opérations, vous n’êtes jamais. Jamais ! »

Gérard recula en dandinant du fessier, puis se lança à nouveau dans une tirade à l’encontre du pauvre et misérable patron de la Villa Gillette.
« Pourquoi tu ne rigoles plus ? Tu ne veux plus rire avec moi ? »
La colère déformait le visage du petit canard.
« Tu préfères rire de moi ?! ».
Gérard avança et fit mine de mettre un coup de bec tout en frappant de la patte au sol.
« Tu veux que je te sucre tes subventions ? »
Dans un réflexe pavlovien, à l’écoute du mot « sucre », Vincent s’avança et jeta :
« Oui ? Qu’y a-t-il ? »
Dominique, le flamand rose, lui glissa doucement « Non, non, tais-toi malheureux, personne ne te parle. »
Vincent, larmoyant comme toujours, le regarda avec une certaine détresse dans les yeux. Par chance, Gérard, trop occupé avec Walter, n’avait rien entendu.
« Oh non, par pitié ! Non ! », criait le singe capucin.
Avec une agilité incroyable, il s’allongea au sol, utilisa sa queue enroulée au poteau comme appui et commença à caresser les palmes de Gérard en signe de soumission absolue.
« Qu’est ce qui t’a fais rire de la sorte ?
— Ô votre grandeur, ne m’en veuillez pas !
— Parle ou je diminue tes subventions !
— C’est… c’est votre… mot.
— Lequel ! Parle !
— Laquais… vous m’avez traité de… laquais.
— Et ?
— Pour un canard c’est amusant.

La fureur gagna à nouveau le grand édile du parc. Il déploya ses ailes pour prendre de la hauteur afin de piétiner avec le plus d’efficacité possible ce pauvre Walter. Ce fut sans compter sur son extrême agilité. En un éclair, Walter gravit le poteau et se mit à l’abri de la fureur de Gérard.
— Descend de là ! Tout de suite ! Sous-animal ! Je ne comprends même pas que tu puisses être toléré dans le Parc ! Tu es plus proche de l’homme que de nos nobles espèces ! Tu portes en toi toute la vilenie de l’humanité ! Il y a peu, on se demandait encore si toi et tes congénères aviez une âme ! Descend de là que je te châtie ! »
Totalement en transe, Gérard se mit encore à crier : « Un parc ! Un peuple ! Un édile ! ». L’assemblée, hypnotisée et effrayée par le vilain petit canard, reprit de plus belle : « Un parc ! Un peuple ! Un édile !  Un parc ! Un peuple ! Un édile ! ».
Jojonékian avança nonchalamment vers Gérard qui jouissait littéralement à la vue de cette foule acquise.
« Je confirme, votre seigneurie, cette devise a déjà été utilisée dans les années trente par le Parc de Nuremberg.
— Ce n’est pas grave mon cher Jojonékian, je suis socialiste aussi.»
Sans attendre de réponse, Gérard reprit :
« À regarder de près, nous n’en sommes pas loin. Hormis le fait que je ne fais pas dans la ségrégation animalière, notre modèle de société est tout de même basé sur une structure pyramidale. Tout comme eux, je prône la différence entre les citoyens du Parc. Notre devoir est de consolider la hiérarchie sociale. Et puis, j’ai moi aussi mon “Kraft durch Freude ”, le fameux : “ La force par la joie ”. Pourquoi j’organise tous ces événements de masse à ton avis ?
— Je sais bien votre grandeur, je sais bien ! Ne suis-je pas votre conseiller culturel ?
— Si mon brave Jojo, tu es mon Joseph ! Regarde-les donc tous ces idiots, regarde-les hypnotisés par notre puissance. Ceci est le triomphe de ma volonté.
— Mais… votre grandeur, n’avez-vous pas peur de perdre les élections ?
— Tu es amusant Jojonekian. Je suis le Parc ! Et sache que s’il y a une chose sur laquelle tu peux compter dans cette société, c’est bien la corruptibilité des animaux. »
Pour signifier son approbation, Jojo émit un barrissement.
« Jojonékian, si je m’efforce de maintenir les inégalités entre les hommes et que je fais la promotion de tous ces événements aux allures mondaines, c’est pour m’assurer de pouvoir acheter les gens. Les acheter avec des promesses d’accession à une classe sociale supérieure, ou les acheter littéralement avec de la monnaie sonnante et trébuchante. »
Jojonékian ne pouvait détacher ses yeux de la foule qui criait sans relâche « Un parc ! Un peuple ! Un édile ! ». Les animaux en délire, complètement hypnotisés, semblaient ne faire qu’un. Une masse informe criait, dans un mélange de barrissements, rugissements, piaillements, coassements, meuglements, jappements, bêlements, sa soumission à l’édile sortant.

« Jojonékian, m’écoutes-tu ?
— Oui, votre grandeur.
—  Ça me rappelle les idiots du Point Zéro. Vois-tu, en leur promettant un nouveau local, nous nous sommes assuré leur silence durant toute la campagne. Pourtant, ils paradent toute l’année en prenant des postures de rebelles indépendants. Ces gens sont si méprisables.
— Vous comptez leur donner ce que vous leur avez promis ? »
Gérard se mit à rire.
« Bien sûr que non. »
Avec une certaine satisfaction dans la voix, il reprit :
« Au fait, tu m’ôteras ce papier peint Playboy de ton bureau, ce n’est pas digne de ta fonction et j’ai les lapines féministes qui commencent à me casser les bonbons. »

 

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Lecture audiobook | Fabien Thévenot
Prise de son | Fabien Thévenot
Mastering | Bruno Germain
Crédit photo | Philippe Deschemin, Parc de la Tête d’Or © Octo Kunst