06 | JUIN | JULIEN BESSE

Auteur | JULIEN BESSE
Nouvelle | UNE SECONDE CHANCE

Julien Besse | Jardin des Chartreux, Lyon 1er | © Octo Kunst

Julien Besse | Jardin des Chartreux, Lyon 1er | © Octo Kunst

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La fille leva vers lui des yeux auxquels Jo eut l’impression de devoir la vérité. « Ils ont dit que c’était la drogue… » hésita-t-elle. Il voulut reconnaître sa défaite d’un geste de la main mais se ravisa de crainte d’emporter toute la perfusion.
– On ne peut vraiment rien leur cacher, à ces toubibs…
Elle eut un début de sourire qui se brisa presque aussitôt.
– Quand même… des produits pour les moteurs de camions… dans les poumons, dit-elle tout bas avec quelque chose de mécanique dans la voix, comme si elle avait eu besoin d’entendre distinctement ses propres mots pour concevoir que l’on puisse s’administrer un anti-corrosif aussi redoutable.
Son dernier souvenir remontait à au moins 48 heures, lorsqu’il avait croisé Julia et son super matos sur le pont de la Guillotière. Ensuite, c’était le trou noir jusqu’à la blancheur stérile de la chambre de Saint Joseph-Saint Luc. Il y avait trouvé, en ouvrant les yeux, une fille qui disait s’appeler Cloé et qu’il était tout à fait certain de n’avoir jamais vue. Elle paraissait jeune et avait le genre de jolie allure qui changeait habituellement de trottoir sur son passage.
– Le médecin a dit que si j’étais arrivée un quart d’heure plus tard… Elle laissa sa phrase en suspens et Jo frémit, s’agrippant au lit comme pour s’empêcher de sombrer dans l’autre version de l’histoire.
– Je crois que j’ai vraiment merdé sur ce coup-là, soupira-t-il avant de songer qu’il lui devait des remerciements. Cloé, je… je voudrais te remercier pour… ce que tu as fait. Ses mots lui parurent dérisoires et il voulut les retirer sur-le-champ pour en prononcer d’autres, plus éloquents et sincères mais qui ne lui vinrent pas.
Pourtant elle sourit, cette fois avec une bienveillance empreinte de tristesse.
– Vous m’avez fait très peur…
– On se connait maintenant, tu peux me tutoyer ! dit Jo, espérant détendre l’atmosphère mais surtout ravaler la boule qu’il sentait grossir dans sa gorge. Il y avait longtemps que personne ne s’était soucié de lui de la sorte.
Elle prit congé en promettant de repasser le lendemain. Il resta longtemps à respirer les effluves de son passage dans la pièce, maudissant sa faiblesse face à Julia tout en se demandant si celle-ci était toujours en vie, si sa résurrection à lui ne signifiait pas sa disparition à elle.

 

Un toubib jovial fit son entrée un peu avant la tombée de la nuit.
– Alors, comment se sent-on ?
– Qu’est-ce qui m’est arrivé ? demanda Jo.
– Vous n’en avez vraiment aucune idée ?
– J’en ai bien une petite… admit-il avec embarras, et les politesses cédèrent la place au pragmatisme médical.
– Monsieur Amra. Nous avons trouvé dans vos poumons des traces de produits qui servent à nettoyer les moteurs de semi-remorques.
Il marqua une pause, comme pour s’assurer que l’information cheminait jusqu’aux moindres recoins de son esprit, là où il devait espérer que subsistaient des traces de raison ou, à défaut, de peur.
– J’imagine que vous savez comment ces produits se sont retrouvés dans vos poumons ? ajouta-t-il, sévère.
– Vous allez prévenir les flics ?
– Nous allons vous garder en observation quelques jours, le temps d’éliminer toute trace du poison. Et il serait important qu’à l’issue de ce séjour vous vous inscriviez à un programme dans une clinique spécialisée.
Il resta planté là, le dévisageant pour appuyer le sous-entendu, puis il lui souhaita une bonne nuit et disparut en laissant dans son sillage une odeur d’eau de Cologne qui anéantit toute trace du passage de Cloé.
Plus tard, Jo regarda depuis son lit le soleil qui déchainait une tempête de smog polychrome dans le ciel lyonnais. Il avait toujours aimé la beauté funeste des crépuscules métropolitains, dans lesquels ceux qui n’ont rien à perdre aiment voir les signes d’un désastre imminent. Des fous rires et des bruits de verre lui parvenaient depuis les quais plus bas et durant quelques instants, il s’imprégna des images et des sons de la ville, de la mélodie légère de l’été qui s’annonçait.
La mélodie dérailla bientôt en une ritournelle désagréable. Il s’était pourtant efforcé, depuis son réveil, d’étouffer les pensées qui hurlaient dans un coin de son esprit, n’ignorant pas la fâcheuse tendance qu’a la mémoire de refluer en vagues dissipées sans toujours prendre la peine de faire le tri entre les joies et les douleurs.
La chambre d’hôpital, la mauvaise came coupée. Les hurlements dans sa tête se firent assourdissants à mesure que la pénombre envahissait la chambre.

 

Il revit le petit trois-pièces au dernier étage de la tour 8, à la Darnaise. Gladys qui fumait à la fenêtre, son regard fouillant l’horizon urbain. La musique qui s’échappait de sa chambre et résonnait dans la nuit des grands ensembles, pavant le boulevard Lénine dix-sept étages plus bas d’innombrables lignes de fuite. Gladys qui l’avait pratiquement élevé pendant que leur mère, une Mauricienne arrivée en France quelques années plus tôt avec ses deux enfants, nettoyait de nuit les bureaux vides de Corbas. Il se rappelait l’odeur du lait chaud et Gladys s’affairant dans la cuisine pour lui préparer son petit-déjeuner, un filet musical réduit à un murmure leur parvenant depuis sa chambre. Il se demandait alors si elle avait dormi ou si elle était restée toute la nuit penchée à sa fenêtre, à écouter les pulsations de toutes ces solitudes si densément rassemblées.
Gladys qu’aux Minguettes on surnommait « la sorcière ». Gladys qui était trop intrépide et rêveuse pour rester confinée aux limites, formelles et informulées, de la cité. Gladys qui ramenait à la maison des cassettes qu’elle achetait à Carrefour – une cassette par mois, à la mesure des modestes moyens d’une famille mono parentale – et qu’il avait ensuite traînées dans son walkman partout où son goût insatiable pour la marche le conduisait, au-delà du périph’ et lors d’incursions chaque fois moins timides dans le centre-ville. La musique avait accompagné chacun de ses pas sur le bitume, se superposant au tissu urbain dont elle était issue pour rendre celui-ci un peu plus respirable.
Gladys qui, un beau jour, s’était mise à fréquenter ce type de Saint-Priest. Au fil des mois, ses apparitions à l’appartement s’étaient faites de plus en plus furtives, ses besoins d’argent de plus en plus désespérés. Jo avait commencé à l’éviter, préférant dériver sur les avenues de la banlieue rouge qu’affronter le spectre qu’elle était devenue. Plus tard il se punirait de ne pas l’avoir tirée de là, d’avoir laissé sa grande sœur se consumer en une fumée opaque au bout d’un stylo-bille.
Au chevet de Gladys, par une matinée blanche et froide, sa mère accablée par la douleur lui avait demandé s’il comptait finir comme ça lui aussi. Après l’enterrement, incapable de lui faire face, il n’était pas retourné la voir pendant de nombreuses années.

 

Cloé lui rendit à nouveau visite le lendemain. En la voyant, Jo se demanda ce qu’il avait fait pour mériter ne serait-ce qu’une minute de l’attention de cette fille. Ses cheveux noirs étaient retenus par un petit chignon, elle portait une mini-jupe et un t-shirt du Velvet Underground sur lequel on voyait une banane rose fluo sur un fond noir, une version pirate à des lieux de la vision warholienne originale mais un bon sujet de conversation malgré tout.
– Je vois que tu écoutes du rock, dit Jo, plus paternel qu’il ne l’aurait souhaité.
Elle baissa les yeux vers son t-shirt, comme si elle avait juste attrapé le premier en haut de la pile ce matin-là.
– Ouais, j’aime beaucoup les groupes des années soixante.
– Et la musique de maintenant, tu en penses quoi ?
– Il y a quelques bons groupes, mais la plupart ne font que copier des vieux trucs qu’ils ont téléchargés sur Internet.
– Tu sembles plus au courant que moi.
Il eut un sourire qu’il imaginait maladroit et rouillé mais auquel elle répondit, de son côté, par son premier sourire dénué de gêne.
– C’est-à-dire que… Elle s’interrompit, sembla opter pour un chemin détourné. J’écoute du rock depuis toute petite… Mon père avait beaucoup de disques à la maison. J’ai commencé à faire des fanzines à l’âge de quatorze ans, puis j’ai eu ma propre émission de radio lorsque j’étais à la fac. Ensuite je suis montée sur Paris où j’ai été attachée de presse pour une maison de disques, avant de revenir ici…
– Tu as quel âge, au juste ?
– Vingt-sept ans.
Il siffla, admiratif. Puis il revit toutes ses mauvaises décisions, ses années de galère, son entêtement à végéter dans les marges longtemps après que tout le monde se soit fait une raison ou soit mort.
– J’ai eu un groupe, dans le temps… dit-il tandis que son regard se voilait d’amertume.
Elle fut de nouveau sur le point de lui dire quelque chose mais parut changer d’avis devant son air maussade. Elle prit congé en promettant de revenir le lendemain, le laissant branché là avec la sensation que le poison qui quittait son corps contaminait peu à peu ses pensées.

 

Il avait fini par tomber, un soir qu’il errait du côté des Pentes de la Croix Rousse, sur une assemblée de capuches assises à même un sol jonché de bouteilles de bière. Son apparition avait d’abord provoqué quelques hésitations, puis on l’avait admis parmi ceux qui usaient leurs rangers sur le béton, crachaient du feu ou volaient à l’étalage la journée puis se retrouvaient, le soir, au fond d’un trou dans le mur pour en écouter d’autres massacrer leurs instruments, faire saigner leurs tympans et bousiller leurs cordes vocales.
C’est avec trois d’entre eux qu’il avait fondé les Zoulous. Lorsqu’ils lui avaient demandé s’il savait jouer d’un instrument, il s’était contenté de hausser les épaules. Il avait compensé son manque de savoir-faire par une énergie que les autres avaient toujours trouvée un peu effrayante et des textes qui étaient comme du sel sur des plaies béantes.
Ceux qui avaient assisté à leurs premiers concerts s’accordaient pour dire qu’on en sortait rarement indemnes. D’autres affirmaient que rien, jusque-là, n’avait aussi bien retranscrit la laideur, le désespoir et l’absurdité qui constituaient leur quotidien. Un grand métis désarticulé et coiffé d’une crête qui, dès les premiers accords d’une guitare hystérique, fonçait dans le public en hurlant Née pour crever/ de rêves avariés/ de manque tu trembles/ dans les grands ensembles !!!, ça marquait son monde.
MJC de banlieue, clubs mafieux de la périphérie, bars louches du Vieux Lyon et squats des Pentes, les Zoulous avaient écumé durant quelques années tous les endroits où on accueillait le bruit comme un antidote salutaire à l’ennui urbain. Il y avait eu une poignée de disques, une première partie de Generation X, une tournée nationale et quelques interviews dans des fanzines anglo-saxons, où Jo trouvait que tous les groupes respiraient ce même désœuvrement, celui d’une génération dépourvue de grande cause. Lui n’avait jamais pu s’identifier à la révolte capricieuse de la classe moyenne, à l’écœurement qu’engendre le confort acquis sans lutte.
Le groupe s’était séparé quand les autres avaient réalisé qu’ils ne deviendraient jamais les Billy Idol français. Les Zoulous étaient devenus un mythe dormant, un énième rêve brisé parmi les vinyles qu’on bradait partout pour faire place au Compact Disc.
Les autres Zoulous avaient repris des études, emménagé dans des lotissements, fondé des familles. Il était devenu un de ces personnages dont l’apparence abîmée était d’un pittoresque triste mais donnaient aux Pentes leur caractère, selon certains. Puis celles-ci étaient devenues, à leur tour, tristement pittoresques.

 

Le toubib, qui avait entre-temps confié sa surveillance à des infirmières, vint s’assurer de son état le matin du troisième jour. Il procéda à des vérifications sur les appareils électroniques, l’ausculta et lui demanda comment il se sentait.
– Je crois que ça va, dit Jo, je respire normalement et je ne sens aucune douleur.
– Bien. De toute façon, à ce stade ça ne sert à rien de vous garder plus longtemps. Les soins supplémentaires dont vous auriez besoin sont l’affaire d’une clinique spécialisée.
Jo aurait aimé que le toubib prononce les mots « cure de désintoxication », il aurait aimé entendre leur écho impitoyable, sentir leur pouvoir pétrifiant et imaginer toutes les situations impossibles qu’ils impliquaient.
– Vous pourrez sortir en fin de journée, conclut le toubib en se dirigeant vers la porte, quelqu’un peut-il venir vous chercher ?
– Cloé…
Il écouta son nom résonner dans la pièce.
– Cloé a dit qu’elle passerait.
Quelques heures plus tard elle était là. Elle patienta, de plus en plus agitée, tandis qu’il profitait de ses derniers instants à l’hôpital pour faire un brin de toilette.
– Tout va bien ? demanda-t-il en se sentant indigne de cette intimité.
– Oui, je… balbutia-t-elle. Tu veux bien qu’on aille boire un café en sortant ?
Il la dévisagea tandis qu’une joie coupable l’envahissait. Remarquant son air soucieux, il acquiesça d’un simple signe de tête.
Assis devant deux expressos, voyant qu’elle demeurait silencieuse, il lui demanda s’il y avait quelque chose dont elle souhaitait lui parler.
– Oui… Mais si tu veux bien j’aimerais d’abord que tu me racontes comment tu en es arrivé .
Et Jo, peut-être parce qu’il lui devait bien ça, ou parce qu’il aurait accepté n’importe quoi pour profiter encore un peu de sa compagnie, s’exécuta.

 

Il avait élu domicile, durant un de ces hivers lyonnais sombres et humides, dans un immeuble squatté près de Perrache. Ses habitants, afin de ne pas geler sur place, se rassemblaient autour de braséros allumés dans de petits barbecues à l’intérieur même des appartements. Là, couverts de tous leurs vêtements, ils buvaient à longueur de journée en jouant aux cartes.
Les petits cailloux blancs avaient fait leur apparition sur la table de fortune du squat un 25 décembre. Le Père Noël s’appelait Julia, avait le crâne rasé, le teint gris et des yeux vitreux et absents.
Personne n’avait eu besoin de lui dire de quoi il s’agissait. Il avait eu une vision de Gladys raclant le fond d’une enveloppe, tremblante et sanglotante.
Il avait tenu une semaine avant d’accepter la pipe que lui tendait Julia.
D’abord juste une fois.
Puis parce que le crack vous réchauffait provisoirement.
Puis parce que ses effets s’estompant, on était saisi de frissons incontrôlables.
Puis parce que la routine et le rituel de la drogue étaient préférables à une errance sans fin et sans but.
Etc.
Il avait fait tout ce qu’un junkie finit par faire. Il avait volé d’autres camés, fourgué de la dope ou fait des passes pour s’en procurer. Il avait vendu ses souvenirs de son vieux groupe : les disques, les t-shirts et les affiches de concert des Zoulous qu’il trainait dans une boite où il conservait même quelques mèches de sa vieille crête. En voyant tout ça, Basile, le disquaire, avait réfléchi quelques minutes et avait fini par dire : « Écoute, voilà ce qu’on va faire : Je te donne 500 francs et je mets tout ça ici, sous le comptoir. Considère que c’est une mise au clou, que tu pourras récupérer quand tu auras l’argent. »
Un chic type, Basile. Il avait ouvert le tiroir-caisse et lui avait tendu l’argent. 72 heures plus tard, il n’en restait rien.
Il avait vu, année après année, son visage prendre un aspect grisâtre et ossifié dont il ne se débarrasserait plus. Senti son corps émettre des alertes en des endroits toujours plus douloureux. Oublié peu à peu sa propre identité, désintégrée comme les cailloux synthétiques sous la flamme de son briquet.
– Mais avant tout ça, avec mon groupe on a fait des trucs super, on…
Cloé, qui jusque-là était demeurée impassible, l’arrêta d’un geste de la main.
– Cette partie-là de l’histoire, je la connais.
Jo la dévisagea sans comprendre. Alors elle prit une grande inspiration et laissa tomber les mots qu’elle ravalait depuis plusieurs jours.
– Je ne t’ai pas trouvé par hasard, l’autre soir. En fait, je te cherchais.

 

Les années avaient été tendres avec Basile : à peine quelques kilos en trop mais des rayons débordant toujours de disques.
Certains disquaires semblent exister dans leur propre espace-temps. On y reconnait un vieux client de la même manière qu’on sait exactement dans quelle pile se trouve un vieux 33 tours. Basile n’eut donc pas l’air surpris de le voir, s’autorisant juste une petite mise à jour face au regard étonné que Jo posait sur ses rayonnages.
– Le vinyle revient en force ! s’exclama-t-il, penché sur son comptoir avec l’air satisfait de celui dont l’existence se résume à ces riffs de guitare recyclés jusqu’à la nausée, qu’il ne s’est pourtant jamais lassé d’entendre.
Jo lui fit à son tour la mise à jour des dernières années, jusqu’à la semaine précédente et sa rencontre pas si fortuite avec Cloé, l’organisatrice des Nuits Électriques.
– Hasard ou pas, elle m’a quand même sauvé la vie, conclut-il un peu essoufflé.
Basile acquiesça, pensif.
– Il paraît que les Zoulous, grâce au téléchargement, font l’objet d’un véritable culte. Elle a dit que les autres s’en remettaient à ma décision. Tu sais ce qu’ils lui ont dit ?
L’autre leva un sourcil.
– Que j’avais disparu de la circulation, que j’étais peut-être mort !
– Comme quoi, on n’est jamais aussi anonyme que dans la rue, au vu et au su de tous… observa Basile.
– D’après elle, c’est une seconde chance inespérée pour moi.
Il lui raconta que Cloé avait conseillé aux Zoulous de s’inscrire dans un club de sport afin de retrouver une condition physique acceptable. « Vous n’avez pas idée du nombre de groupes qui ratent leur grand retour parce qu’ils crachent leurs poumons au bout de trois chansons », avait-elle ajouté. Pour Jo, le conseil ressemblait plutôt à une condition : « la désintox », avait-elle laissé tomber autour d’un deuxième expresso, employant le mot comme s’il faisait partie du vocabulaire banal des gens de sa génération, évoquant quelque lieu paisible où des parents inquiets vous envoyaient parfois vous reposer.
Semblant soudain se rappeler quelque chose, Basile tira une boite de sous le comptoir.
– Tout est encore là, dit-il, sauf tes mèches. Un Japonais a payé 300 euros pour tes vieux cheveux imbibés de sueur, de bière et de gel bon marché.
Jo se sentit vaciller puis passa une main dans sa tignasse informe.
– Je vais être riche !
– T’emballe pas, s’esclaffa Basile, tes cheveux d’aujourd’hui ne valent pas un rond !
Jo examina le contenu de la boite, ces fantômes d’une autre vie. Les vieilles affiches étaient jaunies par les années tandis que les 45 tours, préservés par le temps, n’auraient pas détonné parmi ceux derrière le comptoir. Il s’imagina le nom des Zoulous réapparaître sur les murs de la ville, aux abris-bus et au dos des journaux gratuits. Cloé avait déclaré que ce serait la dernière édition du festival à laquelle elle participerait avant de remonter sur Paris.
Il salua Basile et sortit, sa boite sous le bras, dans le 21e siècle nostalgique. Sur un banc, un homme, la quarantaine, tenait entre ses mains le visage d’une jeune femme et embrassait celle-ci avec ardeur. Plus loin, un groupe de touristes étaient rassemblés autour d’un homme vêtu d’un coupe-vent fluorescent. Tous semblaient attendre ses instructions.
Une fois devant l’immeuble de Julia, il resta longtemps à observer, depuis le trottoir d’en face, la peinture craquelée de la façade, les rectangles de scotch qui balafraient les fenêtres aux endroits où les carreaux étaient cassés.

 

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Lecture audiobook | Julien Besse
Prise de son | Fabien Thévenot
Mastering | Bruno Germain
Crédit photo | JUlien Besse, Jardin des Chartreux, Lyon 1er © Octo Kunst