05 | MAI | CHRISTOPHE RAMAIN

Auteur | CHRISTOPHE RAMAIN
Nouvelle | CATACOMBES

Christophe Ramain | Place du Gros Caillou, Lyon 4e | © Octo Kunst

Christophe Ramain | Place du Gros Caillou, Lyon 4e | © Octo Kunst

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« De toute façon, qu’est-ce qui pourrait nous arriver ? »
La phrase de Julie résonnait dans ma tête alors que je me glissais dans le ventre sombre et froid de la Croix-Rousse.
Les derniers éclats du jour inondaient le quai Saint-Antoine, la ville entière s’étendait de terrasse en terrasse. Qu’est-ce que j’aurais pu faire d’autre pour occuper ma soirée ? J’étais au chômage depuis presque un an,  le printemps était si doux et Julie et Antoine voulaient sortir boire un verre.

Julie était une très belle fille, une féministe à grande gueule qui fait peur à tout le monde avec ses éclats de colère qui partent dans tous les sens. Elle avait cette espèce de beauté prolétaire qui ne durera pas, des doigts fins tachés de nicotine par le tabac à rouler et la voix éraillée à force de gueuler dans les manifs. Julie était une lesbienne de gauche, elle était charismatique et enjouée.

Antoine était un garçon plus discret, collègue de travail de Julie, il ne s’affirmait pas beaucoup, toujours souriant et partant pour les projets les plus fous, il ne prenait pas souvent la tête des opérations. Sauf ce soir.

Après quelques verres en terrasse le long de la Saône,  le temps filait et la nuit commençait à tomber sur la ville des Lumières. Partout démarraient les festivités pour le début du raout annuel de la musique électronique et nous n’avions vraiment pas envie d’être de la mascarade cette année, vraiment pas.

Mais qu’est-ce qui s’est passé ? C’est la question qui tournait en boucle dans ma tête, nous venions de découper à la disqueuse une plaque d’égout sur la place Colbert et nous glissions dans l’antre sombre des catacombes Lyonnaises. Avant ce soir, je n’en avais jamais entendu parler. Qui connaît l’existence de ces kilomètres de dédales souterrains ? Je suppose que la ville de Lyon n’a pas jugé bon de les mettre en avant comme éléments du patrimoine culturel, c’est vrai qu’il n’y a pas la place d’y faire entrer les millions de touristes de la Fête des Lumières.  Sur le papier c’était pour nous l’endroit idéal pour passer la soirée, loin du clinquant artificiel de la grande ville, loin des Nuits sonores qui débutaient ce soir-là.  S’échapper du vide et remonter la source, nous voulions toucher le cœur et l’âme de Lyon en cette soirée de mai, laisser aux autres le masque de carnaval à paillettes qui lui va si mal.

Après m’être glissé dans le puits à la suite de Julie, j’allumai une lampe torche et découvrai devant moi une galerie d’un mètre cinquante de hauteur sur environ cinquante centimètres de large. Dieu merci je n’ai jamais été claustrophobe pas plus que Julie et Antoine qui, visiblement tout excité, s’engouffra derrière Julie sans la moindre hésitation, une lampe frontale accrochée à son crâne presque chauve. Je dois bien avouer que j’avais quelques réticences à plonger la tête la première dans ce boyau à l’aveuglette. Peu à peu, les cris et les pulsations indécentes s’évanouissaient derrière  nous, nous laissant seuls avec le silence, cet instant de flottement et d’éternité si précieux et si rare qu’on a oublié comment le vivre.

Julie nous affirma qu’elle était déjà venue ici à deux reprises et que de grandes salles nous attendaient au bout du couloir.
« Faites attention, il y a des puits qui descendent jusqu’au niveau de la Saône qui risquent d’apparaître sous vos pieds. ».

Ah bon, avançons tranquillement alors, j’étais plus qu’étonné par la vivacité de mes comparses à se lancer dans l’aventure qui se proposait à nous. C’est d’un pas hésitant que je m’avançais dans le noir, tout juste éclairé par la modeste lampe de poche que je serrais comme si ma vie en dépendait. La première chose qui m’a frappé c’est l’humidité du lieu, il ne s’agissait pas vraiment d’un égout car les eaux usées n’y circulent pas mais plutôt d’un tunnel creusé à même la roche qui s’enfonce et tourne sur lui-même. J’accélère un peu afin de ne pas perdre de vue mes camarades.  Ils faisaient visiblement peu de cas de mon appréhension à cheminer ainsi en terrain inconnu. Du haut de mon mètre quatre-vingt, j’étais bien obligé de courber le dos pour avancer et mes reins de post trentenaire me faisaient bien sentir qu’ils n’étaient pas d’accord avec l’angle que je leur imposais pour progresser dans ce trou à rats.

Nous arrivâmes rapidement dans une galerie un peu plus large, Julie nous informa :
« Là, regardez, au milieu du couloir il y a une énorme pierre, elle est située juste en dessous du Gros Caillou de la Croix Rousse, je ne sais pas ce qu’elle fait là ni qui l’a amenée jusqu’ici, c’est fun non ? » Julie parlait à voix très basse mais ses mots résonnaient sur les pierres millénaires qui nous entouraient. Elle poursuivit en nous expliquant que ces galeries ont été visiblement construites afin de drainer l’eau du fleuve jusqu’en haut de la Croix Rousse, probablement à l’époque gallo-romaine.

Un vrai monument historique en somme. Je me demandais bien comment cette pierre avait pu arriver là, elle était de taille bien plus modeste que sa grande sœur quelques dizaines de mètres plus haut mais n’en demeurait pas moins impressionnante au vu de l’étroitesse du lieu. Au fond du couloir, nous sommes arrivés à un embranchement et Julie nous déconseilla fortement de nous aventurer vers la droite, en effet, on arrive par cette direction aux arêtes de poisson qui ont été en partie détruites pour faire passer le tube supplémentaire du tunnel de la Croix Rousse. Antoine et moi nous sommes exécutés et avons poursuivi notre descente, prenant bien garde à ne pas poser le pied sur une surface qui ne réfléchissait pas la lumière. Après quelques minutes de marche difficile Julie nous enjoignit de nous accrocher fermement à une échelle de métal fixée à l’intérieur d’un puits. Je m’exécutais en pensant à la difficulté que nous pourrions avoir à ressortir d’ici en cas de problème, le chemin n’était pas vraiment praticable rapidement. Je parcourais mentalement le chemin inverse pour me rassurer, en vain, j’avais déjà presque tout oublié de notre parcours sinueux à travers ce labyrinthe de roche sans aucune lumière.

Au-dessus de moi, à une vingtaine de mètres, je pouvais voir à travers une plaque d’égout filtrer l’éclairage urbain, j’essayais de fixer ces raies de lumière pour ne surtout pas regarder en bas. Les barreaux métalliques auxquels j’essayais de m’accrocher étaient glissants, je prenais garde à grimper doucement et avec précaution. En moins d’une minute, j’ai pu rejoindre les autres dans une galerie parallèle, juste au-dessus de la précédente et nous continuâmes notre périple un peu alcoolisé dans les entrailles de la ville.  Il y avait dans notre cheminement quelque chose de mystique, le silence le plus absolu régnait ici, exit les cent-vingt battements par minute qui paralysent le cerveau des Lyonnais ce soir, ici, enfermé dans une prison de roche, notre esprit peut enfin s’évader.  Je ne pouvais m’empêcher de penser à ceux qui avaient creusé ces galeries au péril de leur vie il y a des centaines d’années, combien de mes ancêtres sont-ils morts parmi ces roches ? Un frisson glissa le long de mon dos, toujours courbé, pour me rappeler l’extrême dangerosité de la situation. Rapidement, j’ai pu me redresser et scruter l’obscurité autour de moi grâce à ma lampe-torche, nous étions visiblement arrivés dans une salle immense au plafond presque entièrement fait de stalactites. Le spectacle était magnifique, la fatigue commençait à se faire sentir et nous avons décidé de nous reposer quelques minutes ici. Julie en profita pour nous donner un cours sur l’histoire de ces galeries et leurs légendes, elles auraient servi de caches d’armes pendant la Seconde Guerre mondiale, aux Allemands et aux résistants, elles contiendraient un ossuaire gigantesque que personne n’aurait encore trouvé dans les plus de 50 km de couloirs et de salles qui composent nos catacombes locales. La perspective de passer la nuit à quelques mètres d’un cimetière enfoui ne me réjouissait pas beaucoup, je n’étais pas superstitieux, plutôt quelqu’un de prudent.  Julie marqua un temps d’arrêt avant de nous expliquer que la rumeur dit que de nombreuses sectes sataniques tiennent leur réunions dans ces souterrains humides, sans doute pour ménager son effet de surprise elle ne braqua sa lampe-torche que quelques secondes plus tard vers un coin de la pièce où trônait un autel couvert de symboles étranges peints en rouge, tout orné de bougies fondues. Pentacles, croix renversées et brulées maculaient la petite table de pierre qui se dressait dans l’obscurité du lieu. Le silence était si pesant que j’entendais le sang battre dans mes tempes, Antoine et moi retenions notre souffle de peur que son écho dans la salle nous brise les tympans. Le truc le plus impressionnant ici c’était l’absence de tout bruit en provenance de l’extérieur. Nous, pauvres citadins habitués au bruit continu de la ville, étions comme privés d’un sens dans la quiétude des profondeurs. Nous étions perdus à l’intérieur de l’âme même de Lyon, dans les recoins sombres et humides d’une ville millénaire faite de réseaux et d’histoires qui ne se racontent pas, sauf ce soir.

Je sursautai, persuadé d’avoir entendu un bruit de pas en face de moi, instinctivement je braquai ma lampe-torche dans cette direction. Rien, pas une ombre ne traversait le faisceau de lumière braqué sur la pierre de cet immense caveau. Car j’en étais à présent convaincu, nous étions dans une chambre mortuaire. Julie partit d’un rire sonore, il me parut obscène ici alors que j’aimais tant l’entendre rire d’habitude. Son rire d’ordinaire cristallin et communicatif résonnait ici comme une insulte à la sacralité du lieu. J’avais lu pas mal d’histoires, dans la presse, sur les arêtes de poisson. Le maire avait décidé de faire voler en éclat leurs deux mille ans d’histoire pour créer des nouvelles voies de bus dans le tunnel de la Croix Rousse. Lieux mystérieux et inexplorés sauf de quelques initiés, ces galeries strictement parallèles creusées à même la roche par les Romains étaient la source de pas mal de rumeurs sans fondement. Lieux de culte ou dispositifs d’irrigation, aucun historien digne de ce nom n’avait pu apporter d’éclairage sur la raison de leur existence. Quand j’ai lu que les foreuses avaient entamé ce monument au nom du progrès, j’ai imaginé des histoires de démons endormis réveillés par les hommes et d’effondrement de la colline sur elle-même. Pur fantasme d’écrivain en manque d’inspiration ou hypothèse vérifiable, le doute me quittait peu à peu alors que je distinguais deux petits yeux rouges qui me fixaient dans la nuit des catacombes.

J’ai d’abord cru que mon imagination me jouait des tours, que les mythes de l’enfance revenaient m’envahir trente ans plus tard. Le grand méchant loup et sa cohorte de monstres sous le lit reviennent me rendre fou. J’ai fermé les paupières, fort, espérant que la chose tapie dans l’ombre aurait cessé de me regarder quand je les rouvrirais.  Pendant un instant qui me parut être une éternité, j’ai laissé le monde vivre autour de moi, les choses se passer et la mort arriver. Elle n’est pas venue. Il n’y avait pas d’autres regards que ceux de Julie et d’Antoine posés sur moi, j’ai prévenu tout le monde que je sentais poindre la crise d’angoisse et que je voulais sortir, le plus rapidement possible.

Une nouvelle fois, ce fut Julie qui prit la tête des opérations, je ne voulais pas rester à la fin du cortège, j’avais trop peur que des dents se plantent dans mes mollets. Je cheminais donc entre Julie et Antoine en essayant de me concentrer afin de me rappeler le chemin fait à l’aller. Le faisceau de la lampe-torche de Julie balayait l’air nerveusement, chacun de nos pas semblait soulever des kilos de poussière et l’air commençait à devenir irrespirable. Un souffle froid glissa le long de mon dos, les fantômes de sous la terre en avaient après moi, un bref coup d’œil en arrière et je ne vis que la nuit la plus complète, mon sang se figea dans mes veines. J’ai lancé la main droite devant moi pour attraper le bras de Julie, ma paume toucha sa peau chaude, ferme et rassurante et j’ai serré les doigts aussi fort que j’ai pu, jusqu’à ce qu’elle crie.

« Putain, tu fais quoi ? Tu me fais mal.
- Antoine a disparu. »

Julie stoppa net sa progression et fit demi-tour, le tunnel était trop étroit pour qu’elle puisse me doubler, aussi, je me trouvais à présent devant elle me tenant au mur pour ne pas m’évanouir. J’étais terrorisé, l’idée de tomber nez à nez avec la créature aux yeux rouges me paralysait. Il était impossible d’aller plus loin, Julie ne repartirait pas sans Antoine.

J’essayais de ne pas penser au monstre mais malgré tout je ne pouvais empêcher mon esprit de vagabonder, il devait mesurer environ un mètre vingt de haut, peut-être se tient-il debout ou était-il accroupi, a-t-il seulement des jambes ?  Des images de chimères et d’êtres difformes m’arrivaient comme sur un écran. Je retenais la bile qui, prise elle aussi d’un élan désespéré vers la sortie, voulait quitter mon estomac.

Ma main glissait le long de la paroi du tunnel à mesure que nous avancions, je m’appuyais sur la roche pour ne pas tomber dans l’obscurité, simplement brisée par la lumière de nos lampes, quand je découvris un embranchement de la galerie qui partait vers la droite. A voix basse, je suggérai à Julie que notre ami avait pu se perdre dans cette direction. Julie l’appela, cria fort son prénom qui résonna dans les galeries se perdant dans les profondeurs de la colline et aucune réponse ne déchira le silence qui s’ensuivit.

Soudain, le sol se déroba sous mes pieds, je laissai partir tout mon poids vers l’arrière dans un effort désespéré de ne pas tomber dans le vide qui s’ouvrait en face de moi. J’entrainais avec moi Julie qui lâcha sa lampe. Je la vis rouler au sol et disparaître dans le trou en plein milieu de la galerie. A quatre pattes, Julie s’approcha doucement du bord, sa lampe ne s’était pas cassée en tombant et elle poussa un cri de terreur. Rapidement je m’approchai d’elle, la peur au ventre, je me doutais bien de ce qui avait pu tant l’effrayer. En contrebas, à environ une quinzaine de mètres, gisait Antoine sur un tas d’ossements que je pensais être humains. Son corps formait un angle étrange et il avait perdu beaucoup de sang, s’il n’était pas mort, ce n’était qu’une question de minutes. Sans prendre le temps de réfléchir, Julie entreprit de descendre dans le puits afin de porter secours à notre ami. Quand elle fut près de lui, elle garda le silence avant de lever les yeux vers moi et d’annoncer, un sanglot dans la voix :

« Il est mort, je crois, il faut qu’on sorte d’ici et qu’on appelle des secours ».
Appuyé contre la roche, je sentais le monde se mettre à tourner autour de moi et deux yeux rouges brillaient calmement dans la galerie que nous avions empruntée il y a peu. Impossible de revenir en arrière. Il fallait que j’aide Julie à remonter mais je n’avais pas de cordes sur moi et la créature était à quelques mètres. Je sentais à présent contre mon épaule le poids d’une main et un souffle putride me réchauffer le visage.

« C’est ton imagination, rien n’est réel », comme un leitmotiv, je me répétais ces paroles prononcées des années plus tôt, dans l’obscurité de ma chambre d’enfant. Il était trop tard, j’entendais les cris plaintifs de la créature me déchirer les tympans, me vriller l’esprit. Rien de tout cela n’est réel.

On ne remonte pas indemne d’une descente en enfer, les monstres dévoraient à présent ma réalité. Je n’étais plus sur Terre, je n’étais plus sous terre, j’attendais la morsure du monstre des temps anciens. Les yeux fermés, les dents serrées, je retenais mon souffle comme pour l’arrêter et ne plus entendre les hurlements et les pleurs qui remontent du lit des morts. Mon corps s’est disloqué, mes entrailles ont été dévorées.

Rien de tout cela n’est réel.

 

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Lecture audiobook | Julien Keryhuel
Prise de son | Fabien Thévenot
Mastering | Bruno Germain
Crédit photo | Christophe Ramain, Place du Gros Caillou, Lyon 4e © Octo Kunst