04 | AVRIL | LIONEL TRAN

Auteur | LIONEL TRAN
Nouvelle | ADDICTION

LIonel Tran | Collège Maurice Sceve | © Octo Kunst

LIonel Tran | Collège Maurice Sceve | © Octo Kunst

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La main posée sur la couche de pommade visqueuse qui recouvrait la croix noire qu’elle venait de se faire tatouer sur le sein gauche, à l’emplacement du cœur, Lucie Traumat était allongée sur son matelas, lumières éteintes. Elle fixait le plafond de son appartement de Canut en écoutant les voisins baiser au milieu de la nuit. Les barres verticales des poutres apparentes lui faisaient penser à du Buren. Les fenêtres étant grandes ouvertes à cause de la chaleur d’août, toute la rue du Chariot d’or profitait de la partie de jambes en l’air. Le rythme des grincements métalliques, régulier au début, comme s’ils n’allaient jamais s’arrêter, commençait à avoir des ratés, à décélérer, puis à devenir plus saccadé, signe qu’il n’y en avait plus pour longtemps. Les sifflements de la femme montaient en intensité, se faisant plus pressants, comme si elle voulait rattraper la jouissance de l’homme avant de se retrouver seule avec son désir inassouvi. D’ici quelques minutes, des pas s’éloigneraient et une chasse d’eau serait tirée.

Lucie humecta une fois de plus son majeur, avant de frotter son clitoris. La peau était irritée, ça lui faisait mal. Elle tenta de s’introduire le doigt, mais la douleur la stoppa. Son sexe était sec. D’habitude, les gémissements à l’étage du dessus l’excitaient. Pendant des années, ces cris étouffés avaient fait naître le désir en elle. Lorsqu’elle s’imaginait les bouches se cherchant, la sueur sur les épidermes, les sexes se pénétrant, c’était comme si elle était dans la chambre au-dessus, et ce sentiment lui faisait atteindre l’orgasme en quelques minutes. Mais depuis ce que Yann lui avait fait vivre sous couvert de « couple libre », en entendant les cris de plaisir, elle se revoyait au lit avec Sonia et ses côtes saillantes. Elle n’arrivait pas à oublier le regard fiévreux de Yann pénétrant frénétiquement cette gamine tout en lui murmurant à l’oreille qu’il l’aimait elle.

Lucie se tourna dans son lit pour la millième fois, n’arrivant pas à trouver une position tenable à cause des plaques d’eczéma à vif apparues sur ses seins, ses fesses et ses cuisses depuis qu’elle avait fini par le foutre à la porte. Le dermato lui avait expliqué qu’il s’agissait d’eczéma « nummulaire », en forme de pièce de monnaie. Il lui avait prescrit une pommade à la cortisone avant de lui demander soixante euros. Lucile se leva. Il devait à peine être deux heures du matin. Elle se traîna jusqu’à la douche. L’eau bouillante lui coula sur le visage, enflammant ses plaies. Pourquoi ne l’avait-elle pas foutu dehors lorsqu’elle l’avait trouvé à califourchon sur Sonia, dans leur propre appartement, le soir de son anniversaire ? Pourquoi avait-elle accepté ses théories fumeuses sur « les amours pluriels » ? Qu’est-ce qui merdait chez elle pour qu’elle se retrouve au lit avec eux, et que ça l’excite, alors qu’il était en train de la quitter en l’humiliant ? Et surtout, pourquoi avait-elle été assez malade pour se mettre à regarder des pornos avec Yann quand ils faisaient l’amour tous les deux ? Lucie se recroquevilla. Malgré la chaleur de l’eau qui ruisselait, elle avait froid.

Elle pressa le tube de Diprosone afin d’en recueillir une noisette, qu’elle commença à étaler sur la plaque brûlante de ses fesses. Le vent s’était levé et faisait claquer le store. Lucie passa un t-shirt orné du logo des Thermals et s’approcha de la fenêtre pour la refermer. Le salon design du couple d’en face – qui était aussi grand que tout son appartement — était encore allumé. La rue était déserte. La façade beige sale du collège Maurice Sève, qu’elle avait fréquenté de la 6e à la 3e, et où elle avait découvert le punk, avait été barbouillée de peinture. Ils l’ont fermé pour aller le foutre au fin fond du boulevard de la Croix-Rousse, dans le bâtiment de l’ancien I.U.F.M. Ça fait quoi, vingt ans que j’y ai pas refoutu les pieds ? Depuis le terrain de sport qui faisait l’angle, Lucie entendit le cling cling cling de la bille agitée à l’intérieur d’un spray de peinture aérosol. Des ados devaient zoner. Lucie tendit l’oreille. Hormis le cliquetis régulier de la bombe de peinture, aucun autre bruit ne provenait du terrain. Ce coin du plateau de la Croix Rousse était déserté dès qu’il y avait des vacances. Les places de voitures d’habitude impossibles à dégoter devenaient légion.

—… au … secours

Lucie retint sa respiration. C’était une voix masculine. Celle d’un homme. Elle provenait du terrain de sport. Lucie écouta avec plus d’attention. Un cri grave résonna. Puis le CRRRRIIISHH d’un tissu que l’on déchire. CRRRRIIISHH. CRRRRIIISHH. Suivi d’un son mou, qui fit un écho, comme si un waterbed était frappé sur le sol en bitume. Une silhouette apparut à la fenêtre du salon d’en face. Celle de la femme. La lueur bleutée de sa cigarette électronique se mit à clignoter. Elle exhala un faible nuage de vapeur. Un second cri résonna, plus proche du hurlement. La femme sembla scruter le terrain. Quelque chose était en train de se passer. Quelque chose de plus grave que des jeunes en train de picoler. Le compagnon de la femme apparut à son tour à la fenêtre. Lucie crut ensuite entendre un gémissement, à peine perceptible. L’homme fit passer sa compagne derrière lui et referma la fenêtre. La lumière de leur appartement s’éteignit. Quelqu’un est en train de se faire agresser sur le terrain de sport.

Si seulement ça pouvait être Yann, si seulement cet enculé pouvait être en train de se faire gangbanger, là, en bas. Ils mériteraient de se faire défoncer, lui et sa pute, de se faire enculer et d’être filmés avec un iPhone et balancés sur Youtube. Lucie se mordit la lèvre inférieure. Le rebord de la fenêtre appuyait contre sa poitrine. Les gémissements en provenance du terrain reprirent. Elle eut soudain envie de se caresser là. Arrête. Elle serra les cuisses. T’es tarée. Un mec est peut-être en train de se faire violer, juste en bas.

Les cris avaient cessé. Mais du bruit provenait encore du terrain de sport. Vérifie avant d’appeler les keufs. Lucie enfila un jean et ses Converse en cuir noir. Elle passa un sweat à capuche gris. Elle glissa ses clés dans la poche arrière, prit son portable après avoir vérifié qu’il était chargé. Elle claqua la porte de l’appartement derrière elle. L’allée était éteinte, mais la lueur provenant de l’arrière du terrain de sport éclairait les marches en pierre polie de l’escalier. Lucie s’approcha de la fenêtre qui donnait sur le terrain de basket. D’où elle était elle pouvait voir le grillage vert, les graffitis — qui étaient renouvelés quotidiennement — sur les murs et sur le sol. Les mots « AUTO » et « SEXE » avaient été peints en lettrage géant rouge sur le mur du fond. Ça veut rien dire. Lucie plissa les yeux. Il y avait un truc sous le panier de basket. L’ombre de l’immeuble le masquait presque entièrement. Lucie mit une main en visière pour tenter de discerner ce que c’était. On aurait dit une sorte d’énorme tuyau humide, couleur chair. Le vent le faisait bouger. C’est quoi ce délire ? Elle descendit les marches jusqu’au rez-de-chaussée, en faisant attention à ne pas faire de bruit. À l’exception du frôlement caoutchouteux de ses semelles, l’immeuble était plongé dans le silence.

Lucie débloqua la serrure électrique de la porte d’entrée. Ça fait combien de jours que t’as pas foutu les pieds dehors ? L’air de l’extérieur était tiède, presque suffocant, malgré le vent. La structure plate et rassurante du collège Maurice Sève bouchait l’horizon au bout de la rue du Chariot d’or. Ils vont tout péter pour construire des immeubles « de prestige ». Elle vérifia que les clés étaient bien dans la poche arrière. Lentement, elle commença à remonter la rue. Le terrain de sport n’était qu’à dix mètres. Elle inspira en arrivant à hauteur du grillage. Il n’y avait que les cages de foot, le bitume du sol et les murs couverts de graffitis. Le terrain était inoccupé.

Lucie tourna à l’angle du grillage. D’où elle était, elle voyait presque tout le terrain. À l’exception du  terrain de basket caché par l’angle du mur. Elle composa le 118 sur son portable, se tenant prête à presser la touche « appel » avec son pouce. Elle poussa la porte aux barreaux blancs tachés de rouille.

— Il y a quelqu’un ?

Un claquement humide se fit entendre.

— J’ai entendu crier. Je vais appeler la police si vous ne répondez pas.

— Lu… cie…

Elle tourna la tête, ayant tout juste le temps de saisir un mouvement dans son dos. La forme allongée qu’elle avait cru apercevoir depuis les escaliers venait de disparaître entre les bâtiments du collège.

— Yann ? C’est toi ?

Sans réfléchir, elle traversa la rue. Un petit cercle en relief était collé sur le panneau en plexiglas à l’entrée du collège. Lucie s’approcha. L’aréole brune, légèrement bombée, ne laissait aucun doute. C’était un téton humain. Une petite barre de tungstène noire avec de petites billes blanches à ses extrémités le traversait. À travers les barreaux, Lucie observa la fresque peinte face à l’ancien bureau d’accueil. Elle rempocha son portable et enjamba la grille, en prenant appui sur la boîte aux lettres défoncée. Elle atterrit sur les poubelles vides portant au pochoir « Collège Maurice Sève ». Lucie fit quelques pas, en vérifiant que personne ne l’observait depuis la rue. La fresque avait perdu l’éclat de ses couleurs. La fille en sous-vêtements Dim, le TGV, le visage de profil tourné vers l’avenir et les mains indiquant des directions opposées, témoignaient de l’optimisme tape-à-l’œil du graphisme des années 80. Lucie hésita avant de s’engouffrer sous les arches métalliques qui conduisaient à la cour. Combien de fois je suis entrée ici en courant parce que j’étais à la bourre ? Elle pouvait encore partir, appeler la police, ou rentrer se coucher. Yann ne pouvait pas être à l’intérieur. Il n’avait jamais eu de piercing.

Ce qu’elle avait vu collé à l’entrée ne pouvait pas être son téton.

— … cie… Lu… …cie.

Lucie s’engouffra entre les bâtiments. Des plaques d’acier avaient été soudées sur les portes et les fenêtres, pour dissuader les squatteurs. Lucie déboucha sur la cour. Pratiquement rien n’a changé. Sur sa gauche le préau avait été muré avec des parpaings. Un immense graffiti couvrait presque intégralement la façade du bâtiment administratif. Lucie recula sur la pente qui menait à la cour inférieure pour englober la fresque du regard. Ceux – ou celui — qui avaient fait ça s’étaient appliqués, recouvrant les fenêtres, les portes et même les escaliers de secours accrochés à la façade. Le trait, stylisé à l’extrême empruntait à la fois aux mangas, pour les expressions de visages hystériques, et au jeu vidéo pour le côté à la fois hyperréaliste et artificiel des corps. La composition donnait à voir une scène entre la partouze et l’enfer, comme si on avait voulu réaliser un concentré de tout ce qui pouvait se faire en termes de pornographie. Il n’y avait pas de décor, pas de fond. Chaque centimètre carré de la façade était obstrué par une bouche, un anus, une chatte ou une bite. Des centaines de corps pénétrés ou pénétrants. Sueur, larmes et traces de maquillage ruisselaient des visages.

— Lucie… Aide-moi… J’ai mal.

La voix provenait du niveau inférieur. Une voix grave, semblable à celle qu’elle avait entendue depuis la fenêtre. Elle hésita. Elle ne s’était pas enfoncée trop loin dans le collège. Elle pouvait encore traverser le hall en courant, escalader facilement la grille et se retrouver en sécurité dans la rue. S’il y avait quelque chose, si on la suivait, elle serait dans l’immeuble en quelques foulées.

— Yann, tu me fais une blague ?

Lucie descendit jusqu’à la courette bordée d’arbres, où les quatre bancs à la peinture écaillée verte se faisaient face. Son pantalon la serrait. Elle avait pris du bide, depuis deux ans. Son ventre lui donnait l’impression d’avoir une bouée de gras greffée à la taille. Depuis le départ de Yann, elle ne bouffait que de la merde.

En contrebas, on entendait la circulation des voitures sur le pont Winston Churchill.

Lucie, j’ai besoin de toi.

La voix venait de retentir dans sa tête. Lucie soupira. Je deviens folle.

— Écoute, Yann, j’en ai marre. Lâche-moi.

Parler à voix haute lui faisait du bien.

— Sors de ma tête ! Je n’en ai plus rien à foutre de toi. Dégage, sale connard, enculé, laisse-moi tranquille !

Une fenêtre s’illumina sur la façade de l’immeuble qui surplombait le collège.

— Occupez-vous de votre cul !

— Ta gueule, on veut dormir. Si tu ne te tais pas, on appelle la police.

Il fallait qu’elle se tire d’ici avant d’avoir des ennuis. Je déconne complètement. Elle décida de remonter en prenant l’escalier de gauche, qui longeait l’ancien gymnase. Cet enculé de prof qui n’arrêtait pas de me demander si j’étais un gars ou une fille… Le marquage au sol des couloirs de course n’avait pas vieilli. Des bris de verre constellaient le bitume. Un sac contenant des bouteilles de bière premier prix vides avait été abandonné. Les fenêtres des anciennes salles de classe étaient toutes fermées, stores tirés.

Quelque chose miroitait dans le bac à sable qui servait au saut en longueur. Elle se baissa et ramassa du bout des doigts un string en tissu mauve, sur lequel des strass traçaient une croix. Une croûte de sang menstruel était incrustée à l’entrejambe. Elle la laissa tomber avec dégoût en voyant se tortiller dessus un minuscule ver au dos strié d’annelures bombées. Des préservatifs noués et encore pleins avaient été jetés dans le sable. Lucie pressa le pas, longeant le gymnase muré. Dans quelques minutes elle serait chez elle et tout ça la ferait bien rire.

Elle gravit l’escalier quatre à quatre, atteignant bientôt la loge du concierge et la porte qui donnait sur le bâtiment principal. Cette entrée avait également dû être condamnée, mais la plaque d’acier avait été arrachée et gisait à présent au milieu du passage. Les vitres blindées de la porte portaient la trace d’impacts. Sur la porte en bois quelqu’un avait écrit au pinceau RÜT. La lumière verdâtre d’un bloc de secours brillait à l’intérieur du bâtiment.

Lucie… … j’ai besoin de toi… rejoins-moi…

Lucie s’engouffra dans le bâtiment. Une odeur âcre de sperme rance, de vieille urine et de merde séchée la saisit. Le hall central du collège avait été tagué du sol au plafond. Quelqu’un s’était amusé à recopier les noms de stars et de réalisateurs du porno au marqueur. Sasha Grey, James Deen, Ron Jeremy, Nikki Lee, Jessica Love, Lisa Star, Kelly Fox, Angel Rose, Nicole Lynn, John Leslie, Gazzman, Michelle Moore, Max Hardcore, Victoria Taylor, Vanessa Sweet, Samantha James…  Les pseudonymes se couvraient les uns les autres, il y en avait des centaines, peut-être des milliers, s’accumulant par strates. Il a dû y passer des jours.

Au bout du hall, une porte était entrouverte.  Lucie reconnut la classe de sciences naturelles. L’intitulé « biologie » avait été remplacé par « Sciences de la Vie ». Le plic-ploc-ploc …ploc d’un robinet ouvert résonnait à l’intérieur. Elle poussa la porte.

— Yann, tu es là ?

Le corps d’un homme était attaché à une table en carrelage avec des tendeurs. Sa tête était couverte d’une serpillière effilochée et humide. Ses vêtements –un jean noir et une chemise froissée- avaient été découpés aux ciseaux au niveau du torse et du bassin. Un pansement souillé couvrait le sein droit. Le sexe était en érection. Un filet de sperme perlait du méat et ruisselait le long du gland. Des longues traînées grisâtres avaient séché à l’intérieur des cuisses, se figeant dans les poils. Une petite mare visqueuse s’était accumulée dans le creux du nombril.

Lucie, aide-moi.

Un froissement se fit entendre à l’autre bout de la salle, derrière ce qui avait été le bureau du professeur. Quelque chose rampa sur le sol, avec un bruit de débouche évier, puis essaya de se dresser le long du bureau. Les mouvements étaient lents, maladroits. Lucie appuya sur l’appli « lampe de poche » de son portable.

C’était long comme un tuyau de pompier, large comme un gros sac-poubelle sur le point de craquer et constellé de plaies. Ou plutôt d’anfractuosités ornées de petits dards recourbés et translucides. La chose se dressa devant l’homme. Elle était blafarde, sa surface craquelée était couverte de croutes et partait en de nombreux endroits en lambeaux, à la manière dont la peau pèle après un coup de soleil,  en formant des rouleaux de peau membraneuse. Elle ne semblait pas avoir de colonne vertébrale, ou d’ossature. Des plis se dessinaient sur son épiderme. Elle se laissa chuter sur l’homme avec un chuintement mou. Les béances qui la recouvraient se contractèrent et se relâchèrent. On aurait dit qu’elles essayaient d’articuler quelque chose.

Aide-moi.

C’était ça qui l’avait appelée depuis le terrain de sport.

Lucie recula.

J’ai besoin de toi.

Le corps de la chose glissait maladroitement sur le torse de l’homme, s’agrippant à l’aide de ses dards, qui se plantaient dans la peau. Son extrémité, aveugle, parvint en tâtonnant jusqu’au cou, faisant glisser la serpillière, qui atterrit sur le sol avec un chuintement humide. Il avait tellement vieilli qu’il fallut un moment à Lucie pour reconnaître Yann. Les cheveux étaient gris, la peau distendue et flasque. Ses yeux, exorbités, étaient fixes, de profonds cernes creusaient les joues. Une cicatrice partait du coin de la bouche et remontait à l’oreille. Lucie recula d’un pas.

Les béances qu’il y avait à l’extrémité supérieure de la chose se retroussèrent, révélant des rangées de pics acérés, puis elles vinrent se coller à la bouche de Yann. Lucie vit les dards pénétrer les lèvres de l’homme qui avait été son compagnon, perçant, puis s’infiltrant comme des asticots allant se lover dans un fromage sec. De nouveaux dards allèrent chercher la langue, où ils se fichèrent et qu’ils se mirent à distordre de façon obscène. Le bout de la chose sembla se contracter, avant de s’étirer, grandir, s’amenuisant jusqu’à atteindre le diamètre d’une main, dont les doigts, glissèrent lentement, presque amoureusement dans la bouche de Yann. La chose commença à explorer, centimètre par centimètre, la gorge, tremblant, se distendant pour épouser les contours de l’organe, puis s’aventurant plus profond. La chose était en train d’entrer dans l’organisme de Yann.  Il fut pris de convulsions.

…Lucie

Du fait de son poids, la chose était en train de glisser du torse. Elle allait retomber sur le sol, entrainant le corps dans sa chute. La vitesse avec laquelle elle s’engouffrait dans la gorge sembla augmenter. La cage thoracique de Yann se gonfla, ses côtes saillant comme s’il allait imploser. Un craquement se fit entendre. Le pansement s’était détaché, révélant une plaie là où aurait dû se trouver le téton droit.

Aide-moi, Lucie, s’il te plaît.

La peau du ventre se tendit, une boule se forma sous sa surface, enflant jusqu’à atteindre la taille d’un ballon de basket. Un dard transparent et couvert de sang émergea du nombril et se mit à explorer l’air autour de lui avec précaution, se tortillant, tâtonnant, avant de se rétracter à l’intérieur. Les jambes de Yann se raidirent. Le tube digestif se dessinait maintenant sous la peau, dur, congestionné, prêt à exploser.

Le sexe de Yann, un sexe court et épais, palpitait. Le sperme suintait maintenant du gland de façon continue. Un filet jaune, liquide, sans matière. Puis le sexe commença à se gonfler, à croitre. Quelque chose poussait à l’intérieur. Le dard transparent émergea du sexe distendu. Une matière sombre, épaisse jaillit, éclaboussant les cuisses de Yann. Lucie reconnut l’odeur de la merde.

Elle s’adossa au mur, et sans pouvoir quitter des yeux l’écoulement du liquide. Son entrejambe était trempé. Elle déboutonna son jean. Elle introduisit l’index de sa main droite dans sa chatte, puis le majeur. L’odeur de son sexe n’avait jamais été aussi puissante. Elle se masturba violemment. Et vint plus rapidement et intensément qu’elle ne l’avait jamais fait.

Aide-moi… Lucie…

Lucie s’approcha, les jambes flageolantes, et observa Yann. Son érection mesurait maintenant près de quarante centimètres. Elle saisit l’extrémité arrière du corps de la créature entre ses bras. Son contact était doux, frémissant, presque froid. Elle la redressa sur Yann, l’aida à prendre appui sur le bassin. Les anfractuosités se contractèrent, avant de s’ouvrir en grand. La queue de la chose –mais était-ce sa queue, ou sa tête ? – resta suspendue en l’air un instant. Elle dodelina dans sa direction, comme si elle lui adressait un signe. Une fente bordée de minuscules piques se creusa, étroite et bordée de plis. La matière qui avait jailli de Yann avait cessé de s’écouler, formant une flaque nauséeuse aux pieds de la table d’étude. L’extrémité de la chose sembla s’arrondir en approchant du long dard. Elle entra en contact avec douceur, en toucha la pointe, frémit. Puis elle l’enfourna, d’un coup, engloutissant le sexe de Yann.

…cie …Lucie…

Le corps de la chose sembla se contracter. Des veinules apparurent sous son épiderme. Les anfractuosités qu’il y avait à sa surface se distendirent, laissant entrevoir leurs béances visqueuses. La chose se mit à osciller d’avant en arrière, s’animant d’ondulations presque élégantes, se soulevant, descendant brusquement, remontant centimètre par centimètre avant de s’abattre d’un coup puis de se soulever, de s’arracher au sexe, laissant entrevoir le dard, redescendant par à-coups, frissonnant, se tordant, se plissant, ouvrant et fermant ses orifices dont suintaient des sécrétions blanchâtres.

…LU… CIE…

Elle défit les boutons de son jean.

Elle perdit la notion du temps. Tout en se masturbant compulsivement, elle fixa le mouvement, pendant des heures, sidérée. Elle absorbait la mécanique de ce qui se déroulait en boucle sous ses yeux, elle le digérait. A un moment, elle sentit que ses paupières se fermaient d’elles-mêmes. Elle était à la limite de l’évanouissement. Son t-shirt collait au tatouage sur son sein. Ses aisselles étaient détrempées. Son sexe, irrité, la démangeait. Elle fit quelques pas, nauséeuse. Elle sentit la bile remonter dans son œsophage. Elle s’agenouilla devant la table, où la créature la dominait, se forçant à régurgiter. Elle trempa son doigt encore gluant dans la flaque. Un frisson parcourut son avant-bras lorsqu’elle entra en contact avec la merde.

Elle traversa la pièce, sans un regard en arrière, referma la porte d’une main tremblante et traversa le hall. La lumière du jour commençait à entrer par la porte ouverte. Appliqua son index sur un des murs, elle ajouta son nom à la litanie qui recouvrait le couloir, juste avant de sortir du collège.

 

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Lecture audiobook | Fabien Thévenot
Prise de son, création son et mixage | Jonas Bernath
Production | Jonas Bernath & Ben Merlin
Crédit photo | Lionel Tran, collège Maurice Sceve © OCTO KUNST